×
×

COP26 : Eclaircie ou tempête en vue ?

L'heure doit être aux engagements concrets et… budgétisés. Finis les slogans, il faut des chiffres et des mesures.

Rebecca Thissen Rebecca Thissen 29 octobre 2021

Après une année et demie d’attente, la COP26 s’apprête à démarrer. Elle aura lieu du 31 octobre au 14 novembre, à Glasgow, en Ecosse. Entre hautes attentes et frustrations, entre urgence et diplomatie, entre ambition et solidarité, quelles sont les perspectives pour cette 26e conférence internationale sur le climat ?

Initialement prévue pour 2020, la COP26 de Glasgow a été reportée pour des raisons évidentes de gestion sanitaire. Si cette décision était absolument nécessaire, elle fait du sommet de cette année un exercice de haute voltige diplomatique. D’une part, au niveau des négociations : tous les sujets prévus pour 2020 sont évidemment remis à l’ordre du jour mais ceux qui devaient être initialement discutés en 2021 s’ajoutent également à l’agenda. On se retrouve donc face à une COP « 2 en 1 » qui s’annonce particulièrement chargée. D’autre part, d’un point très pratique, cet événement international (rassemblant des dizaines de milliers de participants) a lieu en présentiel pendant deux semaines, et ce malgré le fait que la pandémie du COVID-19 Covid-19
Coronavirus
covid-19
coronavirus
continue de faire rage. Cette situation sanitaire pose de nombreuses questions pratiques mais aussi éthiques, sur le plan de la participation et de l’inclusivité.

Le « stress test » de l’Accord de Paris Accord de Paris

Si l’ambition est un point central récurrent des négociations climatiques, le sujet a une importance particulière pour la COP26. D’abord, parce que le contexte est grave et que d’inquiétants records ne cessent d’être dépassés. C’est ce que nous annonce l’Organisation météorologique mondiale dans son dernier bulletin sur les principaux gaz à effet de serre : la concentration de gaz à effet de serre a atteint un nouveau record, le taux annuel étant supérieur à la moyenne de 2011-2020 [1]. Un autre rapport achève de sonner le glas : le rapport annuel du Programme des Nations Unies sur l’Environnement confirme que nous sommes actuellement sur une trajectoire de réchauffement de l’atmosphère de +2 ,7°C, loin des objectifs de la COP21 [2].

85 pays, dont la Chine in extremis, ont rehaussé leurs objectifs précédents et ont déposé des contributions plus ambitieuses

Ensuite, sachant que la COP26 devait normalement avoir lieu en 2020, elle avait pour mission d’être le premier « stress test » de l’Accord de Paris en permettant aux différents Etats de revoir leurs plans climat (les contributions nationales déterminées, ou CDN) et de les rehausser pour s’aligner sur les objectifs de maintien du réchauffement à 2°C, idéalement 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels. La date limite de 2020 a été repoussée par beaucoup de pays, empêtrés dans la crise sanitaire. Au niveau des contributions déposées, le résultat est plutôt positif : 85 pays, dont la Chine in extremis, ont effectivement rehaussé leurs objectifs précédents et ont déposé des contributions plus ambitieuses [3]. Ces engagements couvrent 62,7% des émissions globales. Cependant, tous les pays n’ont pas respecté le principe de progression inscrit dans l’Accord de Paris et ont donc remis des contributions moins ambitieuses que les précédentes. C’est le cas notamment du Brésil et de l’Australie. D’autres encore, tels l’Inde, n’ont toujours pas remis d’engagement formel à l’horizon 2030.

Charbon : fumée grise ou fumée blanche ?

Derrière les questions d’objectifs et d’annonces se cache la question sensible des sources d’énergie, et plus particulièrement des énergies fossiles. La Présidence britannique en a fait une priorité et a même communiqué sur le fait que le charbon devait être consigné au passé si on voulait limiter le réchauffement à 1,5°. C’est le message que communique également l’Agence internationale de l’énergie dans son rapport annuel (World Energy Outlook) [4]. Si on constate certes qu’une nouvelle économie est en train d’émerger, grâce à l’essor des énergies renouvelables, les progrès sont encore trop faibles et l’abandon des énergies fossiles trop lent. En effet, la consommation mondiale de charbon a augmenté en 2021. Ce n’est pas totalement étonnant lorsqu’on sait que les subventions publiques pour les énergies fossiles dépassent aujourd’hui encore les montants alloués au financement climat financement climat international [5].

Les subventions publiques pour les énergies fossiles dépassent aujourd’hui encore les montants alloués au financement climat international

Certains signaux sont néanmoins encourageants, comme l’annonce du gouvernement chinois de ne plus construire de nouvelles centrales à charbon à l’étranger [6]. Cet engagement, si concrétisé, peut s’avérer déterminant : le géant asiatique est non seulement le premier consommateur de charbon, mais aussi le dernier grand pourvoyeur de financements publics pour des projets de développement projets 11.11.11
projets Sud
projets de développement
partenariat sud
du charbon à l’étranger. La question de l’abandon progressif des énergies fossiles et de leurs subsides publics sera certainement un des enjeux diplomatiques pour cette COP mais aussi pour le G20 qui se déroulera juste avant, à Rome.

Le bal des fausses solutions

Par ailleurs, si l’on peut se réjouir de voir un large consensus se dessiner sur l’importance de la question climatique et du besoin criant de rehausser les ambitions, un certain doute plane quant aux solutions mises sur la table par certains acteurs. Un premier sujet sensible à cet égard est la question de la neutralité climatique. Cet objectif est aujourd’hui largement répandu, de l’Union européenne en passant par la Chine et la Russie, jusqu’aux géants pétroliers tels que Shell et BP. Pourtant, bien qu’encourageante sur papier, cette tendance est loin de satisfaire les pays en développement, qui en décrient le manque de concret. Une partie des pays en développement a ainsi plaidé pour que les pays les plus riches atteignent la neutralité climatique dès la fin de cette décennie, et non le milieu du siècle. Ils estiment en effet injuste que les pays développés attendent 2050 pour réduire drastiquement leurs émissions, vu leur responsabilité historique dans la crise climatique.

La neutralité climatique alerte aussi une série d’ONG qui voient derrière ces engagements à long terme un risque clair en termes d’accaparement de terre et de sécurité alimentaire dans les pays à faible et moyen revenu.

La neutralité climatique alerte aussi une série d’ONG qui voient derrière ces engagements à long terme un risque clair en termes d’accaparement de terre et de sécurité alimentaire dans les pays à faible et moyen revenu. En effet, pour viser la neutralité climatique à l’horizon 2050, nombreux sont les Etats et les entreprises qui comptent sur des mécanismes de compensation (tels que l’utilisation de forêts comme puits carbone), et non sur des réelles réductions des émissions à la source. Ainsi, Oxfam a estimé que 1,6 milliard d’hectares de terres seraient nécessaires pour compenser les émissions comprises dans les engagements de neutralité carbone actuels (Etats et entreprises confondus), soit cinq fois la superficie de l’Inde [7].

Le financement climat ou l’éternelle pierre d’achoppement

2020 n’était pas seulement une année clé pour l’ambition climatique, elle l’était aussi pour la solidarité internationale. En effet, l’engagement des pays développés envers les pays en développement de fournir 100 milliards de dollars par an devait se concrétiser à partir 2020. Mauvaise nouvelle sur ce volet-là, tout porte à croire que cette promesse financière ne sera pas atteinte avant… 2023. C’est ce qu’exprime également le « Delivery plan » présenté par le Canada et l’Allemagne à quelques jours de l’ouverture de la COP26 [8]. Par ailleurs, selon les derniers chiffres publiés par l’OCDE [9], les financements climat avoisinaient 80 milliards de dollars en 2019. Le fossé à combler reste donc conséquent. Face à ces manquements, de nombreuses organisations, dont le CNCD-11.11.11, demandent que les pays développés s’engagent à une contribution de 600 milliards de dollars au total, sur une période de 6 ans (de 2020 à 2025) [10].

71% des financements climat publics sont fournis sous forme de prêts, ce qui revient dans les faits à aggraver la dette des pays en développement qui doivent payer des taux d’intérêt et rembourser ces montants

Au-delà de la quantité, la qualité de ce qui a été fourni est loin de répondre aux attentes des pays les plus vulnérables. D’une part, 71% des financements climat publics sont fournis sous forme de prêts, ce qui revient dans les faits à aggraver la dette des pays en développement qui doivent payer des taux d’intérêt et rembourser ces montants. D’autre part, la grande majorité des financements est dédiée en priorité aux mesures d’atténuation, l’adaptation restant le parent pauvre (recevant à peine un quart de l’argent). Enfin, un autre enjeu important pour le dossier du financement climat est la définition du nouvel objectif pour la période suivant 2025. Les négociations commenceront à Glasgow, notamment sur des modalités concrètes telles qu’un sous-objectif précis sur l’adaptation ou un financement additionnel pour les pertes et préjudices.

Les victimes des changements climatiques de plus en plus nombreuses…

Au-delà des questions d’adaptation se pose aussi, et de manière de plus en plus aigüe, la question des conséquences du réchauffement qui ne peuvent être évitées. Préoccupation de longue date des pays en développement, la question des pertes et préjudices s’impose avec force à Glasgow, à l’heure où les événements climatiques extrêmes se multiplient et s’intensifient. La demande d’apporter une assistance aux victimes des changements climatiques a été partiellement prise en compte lors de la COP25, où le « Réseau de Santiago » a été mis en place [11]. Sa mission est de fournir aux pays en développement une assistance technique, des connaissances et des ressources dont ils ont besoin pour faire face aux risques climatiques, afin de prévenir, minimiser et prendre en charge les pertes et préjudices. Les attentes sont hautes de voir son mandat se concrétiser et rendre ce mécanisme opérationnel.

… toujours pas d’assistance en vue ?

Autre demande pressante : allouer des ressources supplémentaires pour les pertes et préjudices. Le coût économique des pertes et préjudices pourrait se situer entre 290 et 580 milliards de dollars en 2030, dans les seuls pays en développement [12]. D’ici 2050, ces montants pourraient atteindre entre 1 et 1,8 trillion de dollars [13]. Sans compter que les pertes et préjudices peuvent également être non économiques : on parle alors notamment de la perte de traditions culturelles, d’identité, de services écosystémiques et de biodiversité, qui ne peuvent être quantifiés en termes monétaires. C’est dans ce contexte que les voix sont de plus en nombreuses pour exiger la mise en place d’un bras financier pour répondre aux besoins découlant des pertes et préjudices, additionnel au financement climat international. Plus de 300 organisations de la société civile internationale, dont le CNCD-11.11.11, ont lancé un appel pour faire de cette demande une priorité de la COP26 [14].

La Belgique a un rôle à jouer

La Belgique participe aussi à la COP26 et a des devoirs à rendre pour assurer une présence efficace et constructive. Parmi eux, un dossier brûlant, qui a un certain parfum de déjà-vu : l’adoption d’un accord de coopération entre les trois Régions et le fédéral sur la répartition des efforts climatiques et énergétiques (le « burden sharing » pour la période 2021-2030). Les négociations sont actuellement enlisées dans des considérations politiques divergentes et le temps presse pour que la Belgique réussisse à délivrer un accord à Glasgow. Entre les différentes questions de politique nationale devant être tranchées (réduction des émissions, augmentation du renouvelable, etc.), on retrouve aussi un enjeu crucial de solidarité internationale : la nouvelle contribution belge au financement climat. Expirée depuis le 31 décembre 2020, en même temps que le précédent accord de coopération, la précédente contribution n’a toujours pas été renouvelée. Pourtant, à l’heure où le contexte international nécessite plus que jamais des engagements forts et des signaux positifs de la part des pays développés, il n’est pas acceptable que la Belgique arrive les poches vides à Glasgow. C’est également le message porté par l’ensemble des parlements du pays, qui donnent un mandat très clair aux gouvernements dans leur résolution interparlementaire sur la COP26 [15]. Preuve par ailleurs que la collaboration entre les différents niveaux de pouvoir peut fonctionner sur le climat… une bonne source d’inspiration pour nos ministres.

Au-delà des mots, des actes et des sous

Si cette COP s’annonce diplomatiquement complexe et techniquement ardue, elle est également une opportunité de montrer que la diplomatie de l’Accord de Paris est à l’œuvre et que la transition vers un monde décarboné n’est pas une chimère. Cependant, pour renforcer la confiance des partenaires dans ces négociations et dans les promesses faites par les différents acteurs, l’heure est aux engagements concrets et… budgétisés. Finis les slogans, il faut des chiffres et des mesures. Car même si les nuages sont nombreux dans le ciel pluvieux écossais, tout le monde a besoin de voir une éclaircie.

[5Oil Change International (2021), « Past Last Call : G20 public finance institutions are still bankrolling fossil fuels. » Disponible sur : https://priceofoil.org/20...

[7Oxfam (2021), « Pas si net. Objectifs climatiques « zéro émission nette » : conséquences sur l’équité foncière et alimentaire ». Disponible sur : https://oxfamilibrary.ope...

[9OCDE (2021), Climate Finance Provided and Mobilised by Developed Countries : Aggregate Trends Updated with 2019 Data. Disponible sur : https://www.oecd-ilibrary...

[13https://oxfamilibrary.ope... ; ;jsessionid=C2BF26E9CF0705630671F3821B7C7AE9 ?sequence=1