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L’ombre de l’apartheid sur la stratégie de vaccination d’Israël

En ce début d’année 2021, Israël se positionne comme le champion de la vaccination au niveau mondial. Le pays vaccine à tour de bras sa propre population, mais exclut le territoire palestinien de sa stratégie. En tant que puissance occupante, Israël a pourtant l’obligation de protéger la population du territoire qu’il occupe. Cette discrimination est un révélateur supplémentaire du régime d’apartheid appliqué par Israël aux Palestiniens.

Israël l’a annoncé en ce début d’année : deux millions d’Israéliens seraient vaccinés avant la fin du mois de janvier. Le pays prenait ainsi la tête de la course mondiale à la vaccination. Une démonstration de force orchestrée par le Premier ministre Benjamin Netanyahou, à nouveau en campagne en vue des prochaines élections législatives du 23 mars prochain, les quatrièmes en deux ans.

Auront la chance d’être parmi les heureux vaccinés tous les citoyens d’Israël, qu’ils soient Juifs ou Palestiniens comme les Palestiniens résidant dans Jérusalem-Est annexée, mais Israël entend également vacciner les quelque 450 000 colons israéliens illégalement installés en Cisjordanie. Alors qu’à deux pas de ces derniers, les 2,5 millions de Palestiniens de Cisjordanie ne seront pas pris en compte par la stratégie israélienne de vaccination, de même que les 2 millions de Palestiniens de Gaza.

Selon le Département des Affaires de Négociation de l’Etat de Palestine, il y avait en date du 9 janvier 2021 plus de 165 000 cas de personnes positives au Covid-19 Covid-19
Coronavirus
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dans le territoire palestinien occupé (TPO), y compris à Jérusalem-Est. 1 814 Palestiniens vivant dans le TPO ont perdu la vie à cause du Covid-19 (chiffres du 13 janvier).

Obligation de la puissance occupante

En tant que puissance occupante, Israël est le premier responsable de la santé publique de la population qu’il occupe comme le stipule l’article 56 de la IVe Convention de Genève. A ce titre, le gouvernement israélien doit mettre tous les moyens en œuvre pour « assurer et maintenir la santé et l’hygiène publiques dans le territoire occupé, notamment en adoptant et en appliquant les mesures prophylactiques et préventives nécessaires pour combattre la propagation des maladies contagieuses et des épidémies ».

Pour sa défense, Israël invoque le fait que les Accord d’Oslo rendent l’Autorité palestinienne (AP) responsable de maintenir les standards de vaccination dans le territoire occupé. Mais, d’une part, aucun accord entre un occupé et un occupant ne peut dégager ce dernier de ses responsabilités, d’autre part, les responsabilités laissées dans les mains de l’AP ne concernent que les procédures de vaccination « de routine » comme l’étaye la chercheuse palestinienne Yara Asi dans un « thread » publié sur Twitter. Israël ne peut pas non plus se décharger de ses responsabilités en invoquant les initiatives humanitaires internationales dans le territoire palestinien occupé, comme le stipule l’article 60 de la IVe Convention de Genève.

Depuis le début de la pandémie, en dehors de quelques initiatives de coopération savamment médiatisées, Israël n’a pas respecté ses obligations, au contraire. Depuis l’apparition du Covid-19, Israël a échoué à protéger la population du TPO, en ne protégeant pas les travailleurs palestiniens en Israël, les prisonniers et les détenus palestiniens dans les centres de détention israéliens, en refusant aux Palestiniens de la bande de Gaza l’accès aux soins de santé, et en négligeant systématiquement les soins de santé dans Jérusalem-Est occupée. Dans une analyse publiée par le think tank palestinien Al Shabaka, Yara Asi souligne par ailleurs la manière dont la politique d’occupation israélienne a considérablement affaibli le système de santé palestinien et sa capacité à faire face à la pandémie.

Apartheid

Face à l’exclusion de la population palestinienne des territoires occupés de la stratégie israélienne de vaccination, les ONG internationales de droits humains comme Amnesty International et Human Rights Watch dénoncent une discrimination institutionnalisée. « Rien ne peut justifier la réalité actuelle dans certaines parties de la Cisjordanie, où les gens d’un côté de la rue reçoivent des vaccins, alors que ceux de l’autre n’en reçoivent pas, selon qu’ils soient juifs ou Palestiniens », déclare Omar Shakir, directeur pour Israël et la Palestine de Human Rights Watch dans un communiqué publié par l’organisation. « Tous les habitants d’un même territoire devraient avoir un accès équitable au vaccin, quelle que soit leur appartenance ethnique ».

Dans un communiqué commun, les organisations de la société civile palestinienne coordonnées entre autres par le Réseau des ONG palestiniennes (PNGO), partenaire du CNCD-11.11.11, soulignent quant à elle que la politique israélienne de vaccination « a révélé de manière directe et claire le fonctionnement du système d’apartheid. Plutôt que d’invoquer des arguments fallacieux de sécurité ou d’autodéfense pour expliquer ou justifier le traitement raciste et la dépossession des Palestiniens par la violence coloniale, Israël signale au monde que son rejet du droit international est fondé sur des raisons raciales plutôt que sécuritaires ».

A noter que ce communiqué suit de quelques jours la sortie retentissante d’un rapport de l’organisation israélienne des droits humains B’tselem qualifiant d’apartheid le « régime de suprématie juive » appliqué par Israël entre la mer Méditerranée et le Jourdain. L’organisation souligne qu’en aucune circonstance, un Palestinien n’y sera jamais traité par Israël comme l’égal d’un Juif. B’tselem est la première organisation israélienne de défense des droits humains à rejoindre les organisations palestiniennes et internationales dans ce constat.

Israël semble en outre oublier que sa stratégie d’immunité collective pourrait pâtir de cet apartheid sanitaire vu le nombre de Palestiniens du territoire occupé qui passent quotidiennement la Ligne verte pour travailler en Israël ou qui travaillent dans les colonies.

Echec mondial

La situation des Palestiniennes et des Palestiniens du territoire occupé rejoint par ailleurs la longue liste des populations oubliées par l’effort mondial de vaccination. Soulignant que les adultes en bonne santé dans les pays riches se faisaient vacciner contre le Covid-19 avant les personnes âgées ou les travailleurs de la santé dans les pays plus pauvres et accusant les firmes pharmaceutiques d’avoir ciblé les endroits où « les profits étaient les plus élevés », le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a parlé d’un « échec moral catastrophique ».

L’initiative Covax mise en place par les Nations Unies pour la distribution du vaccin dans les pays les plus pauvres devrait permettre de vacciner 20% de la population palestinienne. Mais l’initiative, insuffisamment financée, n’est à ce stade pas en mesure de respecter son objectif, du fait que les pays les plus riches ont précommandés la majorité des vaccins autorisés. Il est dès lors à craindre que les populations du TPO doivent attendre plus longtemps que prévu pour avoir accès à un vaccin. Le responsable de l’OMS à Jérusalem entrevoit une possible vaccination seulement mi-2021 mais, selon une récente évaluation, le manque de soutien à l’initiative COVAX pourrait laisser certains pays pauvres sans vaccins d’ici à 2024. Et pour les 80% restants de la population du TPO, il sera nécessaire de négocier avec les firmes pharmaceutiques. Or, selon le Guardian, aucun accord n’a encore été conclu et le risque existe que la compétition mondiale pour l’approvisionnement en vaccins mène à une augmentation de leur prix.

Tout comme il est risqué pour Israël de fonder une stratégie d’immunité collective de sa population sur l’exclusion des Palestinien·ne·s du territoire occupé, il est illusoire pour les pays riches de croire qu’ils peuvent prétendre à une sortie de la pandémie sans s’occuper de la situation dans les pays les plus pauvres.