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Déforestation exponentielle dans le Gran Chaco

Protéger les peuples indigènes pour sauver la biodiversité

Carte blanche

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie Nicolas Van Nuffel Nicolas Van Nuffel Adelaïde Charlier Adelaïde Charlier ... 29 mai 2021

Moins connue que l’Amazonie, la région du Gran Chaco est victime d’une déforestation exponentielle depuis les années 2000. La protection des peuples autochtones est une condition sine qua non de la préservation de la biodiversité planétaire. L’Union européenne doit agir afin de protéger ces communautés.

Le 22 mai, c’est la Journée internationale de la biodiversité, un moment choisi par les Nations unies depuis 2001 pour visibiliser cet enjeu essentiel pour toutes les espèces vivantes de la planète. Depuis des décennies, les rapports s’accumulent. Les scientifiques nous mettent en garde depuis longtemps contre les conséquences liées à cette érosion de la biodiversité, comme le risque accru de pandémie. Mais au-delà des rapports scientifiques, et des conséquences que nous percevons toutes et tous, de près ou de loin, il y a celles et ceux qui vivent cette perte de biodiversité au plus proche de leur subsistance et de leur quotidien. C’est le cas par exemple des peuples autochtones de la région du « Gran Chaco », un territoire qui s’étend sur le Brésil, la Bolivie, le Paraguay et l’Argentine. Ces peuples sont non seulement victimes d’une déforestation agressive et intense, ils sont aussi les premiers acteurs de la protection de la biodiversité.

A l’occasion du tournage d’un film documentaire sur la situation humanitaire des communautés indigènes de la province de Salta, nous avons eu l’occasion d’aller à la rencontre de ces populations et d’observer, avec impuissance, la manière dont les peuples autochtones sont chassés de leurs territoires.

L’anéantissement des peuples autochtones, la première étape

Moins connue que l’Amazonie, la région du Gran Chaco est pourtant la deuxième plus grande zone naturelle du continent, en taille et diversité. Le Gran Chaco est victime d’une déforestation exponentielle depuis les années 2000. Rien qu’en Argentine, ce sont 5 millions d’hectares de forêts primaires qui ont été détruits ces vingt dernières années pour laisser place à du bétail, mais surtout à la culture intensive du soja, afin de répondre aux besoins des systèmes agricoles et industriels en Europe. C’est cependant dans le Cerrado (Brésil) que la majeure partie de l’expansion du soja est à déplorer.

Les communautés indigènes que nous avons pu rencontrer non loin de Tartagal (au nord de Salta) ont pu témoigner des expulsions dont ils ont été les victimes. Vivant aujourd’hui sur des portions exsangues de terre, et ne disposant plus des ressources nécessaires à leur survie (nourriture, eau, médecine traditionnelle, habitat), ces communautés se trouvent dans une situation d’extrême pauvreté. Un état d’urgence humanitaire a d’ailleurs été décrété par le gouvernement national argentin.

Destruction des cultures ancestrales et de notre biodiversité : mode d’emploi

Le modus operandi constaté est simple. Tout d’abord, quelques hommes (à la solde d’entreprises dont les patrons sont souvent connus) débarquent pour installer des barrières sur les territoires indigènes, pour limiter leur mouvement, et ensuite introduire du bétail. Les vaches lâchées prendront soin de manger et détruire les potagers des communautés vivant sur place. En parallèle, on « marque », puis on coupe les plus gros arbres (souvent les plus anciens), ceux qui sont « bien droits », et peuvent être facilement débités et vendus. Ensuite, ce sont les camions qui se chargent de tout raser, pour finalement semer du soja, du maïs ou autre pois chiche, à renfort de pesticides et de glyphosate.

S’opposer aux expulsions ? En appeler à la justice ou à la police ? La réponse fuse : « Ils ne viennent pas. Pour eux, nous sommes des fainéants, des gens qui ne font rien de leur journée.  »

C’est à la lumière de ce climat de dénigrement des communautés indigènes, et avec la complicité de l’Etat, que l’on comprend l’ampleur de la destruction en cours dans la province de Salta.

Les communautés indigènes de la Province de Salta sont pacifiques. Et le déséquilibre des forces en présence ne joue jamais en leur faveur. Chassés par la force, l’intimidation ou la corruption active, ils sont peu à peu repoussés en périphérie des villes, ou dans des territoires au statut précaire.

La Forêt (« El Monte »), pour eux, ce n’est pas seulement un endroit de loisir ou de promenade ; un paysage à contempler. La Forêt, pour eux, c’est leur maison, leur « mère », leur habitat, leur garde-manger, leur pharmacie, leur terrain de chasse, là où ils se connectent avec leurs ancêtres pour y trouver conseils et sagesse. Comme nous l’ont expliqué plusieurs femmes indigènes, lors de la présentation d’un livre expliquant leur lutte contre la déforestation : « Avant, nous avions la forêt, nous vivions bien. »

En Argentine, malgré le vote d’une loi de protection des forêts natives, force est de constater qu’il n’y a aucune volonté de la faire respecter sur le terrain. Chaque jour, la diversité de la nature et de la culture perd un peu plus de terrain, afin de permettre l’exportation de nourriture pour le bétail européen.

La passivité des autorités, expliquée à la lueur du cours du soja

La montée des prix de certaines matières premières (dont le soja) est un moteur de la déforestation et explique la passivité des autorités publiques face aux violences contre les populations autochtones. La situation que nous avons pu observer n’est pas un cas isolé.

Pour nourrir le bétail ou composer le biodiesel en Europe, certaines entreprises et autres exploitants locaux détruisent chaque jour des hectares de forêts dans le Chaco et en Amazonie.

Mais la déforestation, devenue un symbole de notre course effrénée vers le dérèglement climatique, est souvent précédée par l’expulsion des communautés qui y vivent, gardiennes de cultures ancestrales, de la forêt, et de sa biodiversité.

L’indignation doit maintenant dépasser les mots des activistes ou des scientifiques, pour se muer en actes politiques.

Un appel aux dirigeants européens

La protection des peuples autochtones est une condition sine qua non de la préservation de la biodiversité planétaire, dont les bénéfices multiples ne sont plus à démontrer. Afin de protéger ces communautés d’Amérique latine, et leur rôle de gardiennes de la biodiversité, nous demandons aux dirigeants de l’Union européenne d’agir avec vigueur, au moins sur cinq niveaux :

  • implémenter des mécanismes contraignants dans leurs relations avec ces pays pour mettre un terme à la déforestation importée et interdire la commercialisation de tout produit y étant lié ;
  • conditionner la conclusion de l’accord de commerce avec le Mercosur à la mise en place de tels mécanismes ;
  • introduire une législation contraignant les entreprises européennes au devoir de vigilance quant à leur impact sur les droits humains et la déforestation dans les pays tiers ;
  • mettre en place des outils de cartographie et de surveillance active des territoires en question, afin d’identifier beaucoup plus tôt les prémices de la déforestation ;
  • mettre en place des outils de financement alternatif, afin de compenser la perte économique que vont générer l’arrêt des activités destructrices et la transition vers des modes de cohabitation et de production plus durables sur le plan écologique et social.

Les citoyens européens doivent continuer à dénoncer ces situations avec force auprès de leurs élu·e·s, et demander des actes ! Cessons de tolérer la destruction des communautés indigènes qui protègent ces écosystèmes exceptionnels dans l’intérêt général. L’enjeu n’est ni plus ni moins que de sauver notre biodiversité, et, in fine, d’assurer notre survie en tant qu’espèce humaine.


Signataires : François Toussaint (directeur de 3 roots studio, producteur d’un film documentaire en cours de réalisation dans le Chaco en Argentine), Adelaïde Charlier (Youth for Climate), Louise Knops (Chercheuse VUB), David Méndez-Yépez (Auteur-compositeur), Nicolas Van Nuffel Nicolas Van Nuffel (Coalition Climat), Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie (CNCD-11.11.11), Valerie Del Re (Greenpeace), Antoine Lebrun (WWF).

Carte blanche publiée dans Le Soir le samedi 22 mai 2021, Journée internationale de la biodiversité.