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« Le financement des pertes et préjudices liés au dérèglement climatique ne peut plus être ignoré »

A l’heure où la Wallonie et l’Ecosse sont les premières régions du monde à avoir déclaré qu’elles dédieront des fonds spécifiques pour indemniser les pertes et les préjudices, ces questions sont plus que jamais d’actualité. Pour bien comprendre l’enjeu derrière les « pertes et préjudices », le magazine Imagine demain le monde a sollicité Rebecca Thissen, chargée de recherche en justice climatique au CNCD-11.11.11.

En 2022, grâce au soutien du Fonds pour le Journalisme de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Imagine lance une série de grands reportages intitulée “Les préjudices de l’Anthropocène” pour documenter les préjudices que subissent les communautés les plus exposées au dérèglement climatique, ici et ailleurs. A travers ces reportages, la rédaction veut répondre aux questions suivantes : quels sont les différents types de pertes liés à la crise environnementale, au cœur des discussions internationales ? Comment indemniser ces dommages, parfois irréparables ? Comment vit-on la disparition d’un lieu de vie, de sa culture, de son patrimoine immatériel ? Que faire quand l’adaptation aux changements environnementaux n’est plus possible ? Quels sont les impacts pour la santé physique et mentale ainsi que pour la mobilité humaine ?

A l’heure où la Wallonie et l’Ecosse sont les premières régions du monde à avoir déclaré qu’elles dédieront des fonds spécifiques pour indemniser les pertes et les préjudices, ces questions sont plus que jamais d’actualité. Pour bien comprendre l’enjeu derrière les « pertes et préjudices Pertes et préjudices  », le magazine Imagine demain le monde a sollicité Rebecca Thissen, chargée de recherche en justice climatique Justice climatique au CNCD-11.11.11.

Il est de plus en plus question, dans les discussions climatiques, de « pertes et préjudices » (« loss and damage »). Que recouvrent ces termes ?

Il s’agit d’un des trois piliers de l’Accord de Paris Accord de Paris , consacré dans l’article 8 et arraché par les pays en développement à l’époque des négociations de la COP21. Les deux autres piliers sont l’atténuation des dérèglements climatiques, c’est-à-dire la réduction des émissions de gaz à effet de serre, et l’adaptation face à ces dérèglements. Jusqu’à maintenant, l’attention s’est surtout concentrée sur ces deux éléments, tant dans les objectifs climatiques que les financements. Or, aujourd’hui, on se rend de plus en plus compte que le volet « pertes et préjudices » doit être abordé. C’est une forme d’assurance pour les pays les plus vulnérables face aux situations qui vont au-delà de l’adaptation. Par exemple, lorsqu’un événement climatique extrême ravage tout ou lorsqu’un endroit devient inhabitable à cause des sécheresses, de la perte de fertilité des sols, de l’érosion des côtes, etc. Les petits Etats insulaires sont les premiers à avoir formulé une demande de financement de ces dommages puisque le risque de disparition de leur territoire est réel. Mais la question à laquelle ils sont confrontés depuis longtemps se pose désormais ailleurs.

Qu’est-ce qu’on fait lorsque le lieu où l’on vit n’est plus viable ? Que se passe-t-il quand il n’y a plus de solution, qu’on ne sait plus s’adapter ? Ça fait dix ans qu’on parle de ces pertes et préjudices. Mais elles ne sont pas comprises dans le financement climat financement climat qui vise uniquement l’atténuation et l’adaptation. La question, aujourd’hui, est donc de prendre en compte les dommages que subissent les Etats les moins responsables de la crise climatique. Ce qui se chiffre en milliards de dollars.

Rebecca Thissen, chargée de recherche et de plaidoyer sur le climat au CNCD-11.11.11  (Crédit : © Sarah Frères)

Quels sont les différents types de pertes et préjudices ?

Il y en a deux : les pertes économiques et non-économiques. Les secondes sont évidemment beaucoup compliquées à chiffrer. On parle du patrimoine, de la culture, de la biodiversité, des services écosystémiques, etc.

Les pays développés ont accepté d’inclure les pertes et les préjudices dans l’Accord de Paris… A condition d’exclure tout mécanisme compensatoire. Pourquoi ?

C’était tout l’enjeu : à la COP21, il a été décidé que la compensation des pays en développement par les pays développés, dans la lecture de la dette climatique, était exclue. Pourtant, c’est une question vitale ! Et là… Personne ne dit vraiment non mais personne ne dit vraiment oui. Il n’y a aucun mécanisme pour mettre cela en œuvre. Ça tient notamment au fait que les pays industrialisés craignent que ce soit une manne financière infinie. Parce que derrière une compensation, il y a une obligation. Or, personne ne veut entendre parler d’un engagement supplémentaire. Certes, les Etats ont signé l’Accord de Paris… Mais ils ne viennent pas aux COP pour faire de la charité. Mettre la solidarité ou l’équité au milieu de la table, ce n’est pas vraiment une idée répandue. Mais… La question des pertes et préjudices est devenu un sujet trop important pour qu’on l’évite. C’est en tout cas la priorité de la plupart des organisations non-gouvernementales travaillant sur les questions de solidarité internationale et de la grande majorité des pays en développement. Le problème, c’est qu’on ne sait pas encore bien de qui et de quoi on parle. Je pense qu’avec les inondations en Belgique, on commence à réaliser que se remettre d’un événement climatique pareil prend des années, coûte des milliards, se chiffre en vies humaines et génère aussi des pertes non-économiques. Les « pertes et dommages », c’est ça. Et tout le monde a intérêt à s’y préparer, y compris les pays les plus riches, parce que les événements extrêmes y coûtent beaucoup plus chers.

Les pays appauvris ont-ils des moyens de pression pour faire avancer cette idée de compensation ?

Le seul moyen tangible dont ils disposent, c’est de faire capoter les négociations. Résultat, c’est systématiquement le bras de fer. Il arrive que les pays en développement se mettent sous la même bannière – le G27, avec la Chine, ce qui est un énorme bloc – à la fin des COP. Et in fine, un accord a minima est trouvé. Cependant, il ne faut pas mettre tous les pays développés dans le même sac : certains d’entre eux font plus que d’autres. En général, l’Union européenne, qui a un certain poids économique, est plutôt une alliée. L’opposition n’est donc pas systématique face aux demandes des pays en développement. Mais à leurs yeux, celles-ci sont trop souvent minimisées et l’urgence ne percole jamais vraiment dans les textes. Ils n’ont pas l’impression que leur réalité est prise au sérieux. On le remarque surtout aux discours d’ouverture, quand les Iles Marshall ou le Vanuatu prennent la parole. La première chose qu’ils disent, c’est qu’ils vont disparaître. C’est un cri de détresse très concret ! Et de l’autre côté, on a des Etats qui disent s’engager pour la neutralité carbone en 2050, pour des voitures-salaires électriques, etc. sans vouloir changer leur base économique et leur modèle de développement.