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Carte blanche

La faim n’est pas une fatalité

Journée mondiale de l'alimentation 2021

Amaury Ghijselings Amaury Ghijselings Suzy Serneels Suzy Serneels 19 octobre 2021

Chaque année, la Journée mondiale de l’alimentation est une triste occasion de constater que nous sommes loin d’être « sur la bonne voie » pour éliminer la faim d’ici 2030. Les solutions ? Plus de cohérence entre nos politiques agricoles, climatiques et économiques, d’une part, et se réapproprier les systèmes alimentaires pour permettre une transition vers l’agroécologie, d’autre part.

Aujourd’hui, 10 % de la population mondiale souffre de la faim, ce qui représente une augmentation de 118 millions de personnes en 2020 par rapport à l’année précédente. Le nombre de personnes qui n’ont toujours pas accès à une alimentation suffisante, nutritive et sûre a également augmenté de plus de 300 millions l’an dernier pour atteindre 30 % de la population mondiale. Au final, plus de 3 milliards de personnes sur terre n’ont pas les moyens d’avoir une alimentation saine.

Covid et climat, les nouvelles menaces

Pour la première fois, le dérèglement climatique a été désigné comme étant la cause principale d’une famine, celle qui a frappé Madagascar cet été. Que la famine soit causée par un conflit, un choc économique ou des conditions climatiques extrêmes, ce sont invariablement les personnes vivant dans ou au bord de la pauvreté qui sont les plus durement touchées.

Les populations des pays du Sud, vivant dans des zones rurales et qui dépendent de l’agriculture pour leur subsistance, sont au premier rang des victimes de cette autre pandémie qu’est la faim. Cette année, les ouvriers agricoles ou les travailleurs de l’industrie alimentaire, souvent des migrants, qui travaillent dans des conditions très précaires pour de faibles salaires ont également été fortement touchés. La majorité d’entre eux ont perdu leur emploi lors des confinements et n’ont pu bénéficier d’aucun filet de sécurité sociale.

Un système agro-industriel inapte

Le système alimentaire industriel actuel ne parvient pas à nourrir tout le monde. Tout simplement car il n’est pas fait pour cela. Ce système alimentaire, ce sont avant tout une poignée de grosses multinationales qui en contrôlent chaque étape, de la semence à la distribution. Leur objectif n’est pas de nourrir 9 milliards de personnes en 2050 mais bien de faire du profit aujourd’hui. Depuis trop longtemps, les conséquences sociales et écologiques de ce modèle ont été balayées sous le tapis. Heureusement, grandit depuis quelques années une prise de conscience sur la nécessité de changer ce système en profondeur d’autant plus qu’il menace le climat et la biodiversité.

Cette transition est l’occasion également de nous attaquer aux déséquilibres de pouvoir dans les espaces de gouvernance, dans les chaînes de valeur et dans la distribution des profits. Réenchâsser la démocratie dans nos systèmes alimentaires pour que les consommatrices et consommateurs aient aussi leur mot à dire est la seule voie pour assurer un mode de production alimentaire qui ne détruit pas la planète, de garantir un revenu digne aux agriculteurs et de rendre accessibles à toutes et tous des aliments sains et durables, partout et à tout moment.

L’échec des politiques de lutte

Chaque année c’est le même constat : les politiques censées lutter contre la faim sont un échec. Bien sûr, améliorer les programmes spécifiques liés à la sécurité alimentaire est la première des obligations. La Belgique a des marges de manœuvre, parmi lesquelles respecter ses promesses d’augmenter son aide au développement coopération au développement
aide publique au développement
aide au développement
pour atteindre minimum 0,7 % du revenu national brut, assurer que 15 % de cette aide soient dédiés à la coopération agricole et enfin, financer davantage de projets de type agroécologique car c’est ce modèle qui est à même de créer des systèmes alimentaires durables.

La transition vers des systèmes alimentaires durables, fondés sur l’agroécologie, a l’avantage d’être une réponse à la crise alimentaire et de contribuer simultanément à lutter contre la perte de la biodiversité, refroidir le climat et prévenir de nouvelles crises sanitaires.

Créer les conditions d’une véritable souveraineté alimentaire Souveraineté alimentaire

Cependant, dans un monde de plus en plus interdépendant et faisant face à des profondes crises économiques, sanitaires et environnementales, les politiques d’aide alimentaire seules ne suffiront pas à faire fléchir les statistiques de la sous-alimentation. Eradiquer la faim est un vœu pieux tant que les pays du Sud n’auront pas la capacité de jouir d’une véritable souveraineté alimentaire et de se doter d’un système de protection sociale.

Acquérir cette capacité implique de redistribuer les richesses, questionner le poids de la dette qui pèse sur ces États, revoir la possibilité qu’ont les multinationales installées chez eux de rapatrier leurs bénéfices ou encore de repenser entièrement les règles du commerce mondial. Cette énumération, loin d’être exhaustive, est un appel à nos décideurs pour améliorer la cohérence entre leurs politiques. Il n’y a pas une crise du covid d’un côté et une crise alimentaire de l’autre. Nous vivons une crise systémique.

Carte blanche publiée dans Le Soir le 16 octobre 2021 à l’occasion de la Journée mondiale de l’alimentation.