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Carte blanche

La coopération wallonne au développement va-t-elle vraiment abandonner les plus pauvres du monde ?

Double peine pour Guinée, Haïti et le Burundi

8 juin 2022

Les gouvernements de la Région wallonne et de la Fédération Wallonie-Bruxelles ont décidé d’arrêter leur coopération au développement avec la Guinée, Haïti et le Burundi. Cette décision va à l’encontre des principes de la solidarité internationale. Le maintien de la coopération non-gouvernementale dans ces pays est indispensable, pour ne pas abandonner les populations locales.

La Guinée, l’Haïti et le Burundi sont parmi les pays les plus pauvres du monde. Ils se retrouvent respectivement 170e, 178e et 185e sur 189 pays dans le classement mondial de l’indice de développement humain [1] . Selon les Nations unies, les durées de scolarisation de leurs populations se situent entre 3 et 6 ans. Leur espérance de vie oscille autour de 62 ans. Leurs populations connaissent une faim sérieuse, sinon alarmante, selon le Global Hunger Index . [Global Hunger Index, Global hunger Index Scores by 2021 GHI Rank .]]

Et pourtant, le gouvernement wallon et celui de la Fédération Wallonie-Bruxelles ont unilatéralement décidé d’arrêter les financements de leur coopération au développement coopération au développement
aide publique au développement
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envers ces trois pays. Plusieurs raisons pour cela ont été invoquées, dont la gouvernance locale fragile et une situation sécuritaire difficile. Or ces raisons justifient à elles seules que les financements de la coopération au développement non-gouvernementale soient maintenus, sinon renforcés, dans ces trois pays. En effet, dans les trois contextes fragiles que sont l’Haïti, le Burundi et la Guinée, les structures étatiques sont défaillantes voire inexistantes, et l’Etat ne peut pas remplir ses obligations telles que protéger les droits humains, réduire la pauvreté ou fournir l’accès aux services publics de qualité – et ce d’autant plus dans des zones instables. Les populations locales vont donc être victimes d’une double peine : déjà affaiblies par les problèmes de gouvernance ou de sécurité, elles ne pourront plus bénéficier de financements qui leur permettaient de rendre leurs conditions de vie plus décentes.

S’il est légitime pour la Région wallonne et la Fédération Wallonie-Bruxelles de concentrer l’action de la coopération gouvernementale dans un nombre réduit de pays partenaires, l’opportunité devrait être laissée à la coopération non-gouvernementale de poursuivre son travail de soutien aux sociétés civiles de ces trois pays. En effet, celles-ci jouent un rôle particulièrement crucial dans des pays de gouvernance et de sécurité fragiles tels que la Guinée, le Burundi ou Haïti. Elles défendent les droits humains et les libertés fondamentales, elles assurent temporairement l’accès aux services sociaux de base, elles stabilisent les structures de gouvernance, elles représentent un contre-pouvoir vis-à-vis des autorités politiques et renforcent ainsi la bonne gouvernance.

Des partenariats de longue date

En outre, la coopération non-gouvernementale dans ces trois pays représente des partenariats importants et de longue date : entre 2011 et 2019, en moyenne, ces trois pays ont représenté plus de 18 % des financements accordés par l’agence WBI (Wallonie-Bruxelles International) aux acteurs non-gouvernementaux – avec un pic jusqu’à 30 % en 2014. En termes du nombre de projets menés, les chiffres sont encore plus interpellants : en 2016, le Burundi et Haïti étaient respectivement les 2e et 4e pays où le plus de projets avaient été mis en œuvre via le financement de l’agence WBI. En 2019, ces deux pays occupaient toujours le top 5 des pays partenaires en termes de projets soutenus. Couper les financements de la coopération non-gouvernementale dans ces trois pays, sans concertation ni anticipation, va saper la continuité – et donc l’efficacité – des interventions menées. L’importance accordée à la solidarité internationale par les gouvernements de la Région wallonne et de la Fédération Wallonie-Bruxelles nous semble questionnée par cette décision qui a été prise sans même prendre la peine d’y associer l’organe consultatif mis en place par ces gouvernements, à savoir le Conseil Wallonie Bruxelles de la Coopération Internationale (CWBCI).

Pourtant, de nombreux acteurs non-gouvernementaux belges sont et resteront actifs dans ces trois pays grâce à des financements fédéraux, démontrant qu’il est tout à fait possible, et nécessaire, de continuer à y travailler. C’est pourquoi les ONG, syndicats, villes et communes, universités, Hautes-écoles et mutuelles de la Belgique francophone demandent que l’ensemble des financements WBI pour la coopération non-gouvernementale en Haïti, au Burundi et en Guinée soient maintenus. Au strict minimum, si une stratégie de sortie devait tout de même être formulée pour la coopération non-gouvernementale, celle-ci devrait se faire dans un délai minimum de 3 ans pour que les programmes puissent progressivement se terminer sans porter atteinte à leur efficacité.

Agir en concertation

Parallèlement, pour toute future décision concernant la coopération non-gouvernementale, il est attendu des gouvernements de la Région wallonne et de la Fédération Wallonie-Bruxelles qu’ils agissent en étroite concertation avec les premiers concernés, à savoir les acteurs non-gouvernementaux représentés par le CWBCI.

Si la Belgique francophone ne parvient pas à maintenir ces financements, c’est tout le principe de solidarité internationale qui en serait ébranlé. Un tel abandon de projets de développement projets 11.11.11
projets Sud
projets de développement
partenariat sud
bénéficiant depuis des années aux populations parmi les plus pauvres du monde serait inacceptable, a fortiori en cette période de crises multiples que sont la pandémie de covid, la crise de la dette, et les conséquences dramatiques sur la souveraineté alimentaire Souveraineté alimentaire mondiale de la guerre en Ukraine.


Signataires : Le Conseil Wallonie Bruxelles de la Coopération Internationale et ses membres suivants : ACODEV, Fédération francophone et germanophone des organisations de coopération au développement ; ARES, Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur ; CNCD-11.11.11, Centre national de coopération au développement ; CSC, Confédération des Syndicats Chrétiens ; FGTB, Fédération Générale du Travail de Belgique (Bruxelles et Wallonie) ; Mutualité Chrétienne, représentante du Collège Intermutualiste ; Mutualité Solidaris, représentante du Collège Intermutualiste ; UVCW, Union des Villes et Communes Wallonnes.

[1PNUD, Human Development Data Center, 2020.

Carte blanche publiée en ligne sur lesoir.be le 8 juin 2022.