Justice climatique et égalité des genres : des liens étroits qui se renforcent mutuellement

Notre planète entière est concernée par les changements climatiques bien que leurs manifestations soient diverses selon les régions et les populations. Dans le même temps, les inégalités liées au genre sont persistantes et entravent les droits humains de la moitié de l’humanité. Adopter une lecture croisée des deux enjeux permet de constater que les changements climatiques affectent les femmes et les filles de manière disproportionnée. Mais aussi que les femmes et les filles s’engagent activement dans les mouvements en faveur de la justice climatique et sont des actrices importantes du changement en matière de protection environnementale.

La Commission de la condition de la femme (CSW), principal organe intergouvernemental mondial dédié exclusivement aux droits des femmes et des filles, se penche cette année sur « la réalisation de l’égalité des genres et l’autonomisation de toutes les femmes et filles dans le cadre des politiques et programmes relatifs au changement climatique, à l’environnement et à la réduction des risques de catastrophes » [1]. Cette Commission suit de près la publication d’un nouveau rapport du GIEC [2] qui estime que les inégalités sociales, telles que celles basées sur le genre, le statut socio-économique ou l’origine ethnique, peuvent aggraver la vulnérabilité aux effets des changements climatiques. Ce rapport note également que les femmes sont plus vulnérables que les hommes à l’insécurité alimentaire découlant du dérèglement climatique, et que les femmes, les filles et les personnes LGBTQI sont davantage exposées à la violence domestique, au harcèlement, à la violence sexuelle et à la traite pendant et après des événements météorologiques extrêmes.

Les attentes de la société civile féministe sont importantes, particulièrement en ce qui concerne les changements structurels nécessaires en matière d’égalité des genres et de droits des femmes et des filles pour la justice climatique. Cette analyse s’intéresse particulièrement à la participation et la représentation des femmes, à la gestion des ressources naturelles et transformation des systèmes alimentaires et au renforcement des systèmes de santé et de protection sociale universelle. D’autres enjeux devraient également faire l’objet des débats lors de la CSW, notamment la question des migrations environnementales ou celle d’un financement climat intégrant une perspective de genre.

La participation et la représentation des femmes comme enjeu de la gouvernance climatique

Les femmes et les filles s’engagent activement dans les mouvements en faveur de la justice climatique et environnementale et sont des agentes du changement dans la protection de l’environnement [3]. Toutefois, les cadres juridiques et politiques nationaux relatifs aux changements climatiques et à la réduction des risques environnementaux et des risques de catastrophes sont peu ou pas sensibles à la dimension du genre [4]. Cela veut dire que les droits des femmes et des filles ne sont pas explicitement protégés, pas plus que leur besoins pris en compte, ni la participation des femmes à la prise de décision assurée. La Belgique fait pâle figure en la matière avec son Plan National Énergie-Climat qui ne comprend que quelques allusions minimales au genre.

En outre, la surreprésentation masculine au sein des délégations gouvernementales dans le cadre la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques reste un sujet de préoccupation. Les femmes déléguées occupaient, en moyenne, 33 % des groupes de décision et des groupes techniques au sein d’ONU Climat (connus sous le nom de « corps constitués ») en 2021 [5]. Cela était aussi le cas en 2020 et 2019 ce qui montre une absence de progrès significatif en matière de représentation féminine au sein des corps constitués. Si l’on regarde les ministres des secteurs environnementaux de chaque pays, en 2020, 15 % des ministres étaient des femmes, contre 12 % en 2015, tandis que la part de femmes dans les parlements est passée de 22,3 % à 25,4 % [6].

De tels écarts entre les genres doivent alerter les Etats membres de la CSW. En effet, une participation et un rôle dans la prise de décision sur un pied d’égalité entre les femmes et les hommes sont nécessaires pour plus d’efficacité en matière de gouvernance climatique et environnementale. Des recherches ont mis en évidence que la présence significative de femmes dans les parlements nationaux se traduit par des politiques plus fermes de lutte contre les changements climatiques et par une diminution des émissions de gaz à effets de serre [7].

La gestion durable des ressources naturelles et la transformation des systèmes alimentaires

A l’heure actuelle, la capacité des femmes à réagir et à faire face aux changements climatiques et désastres environnementaux est limitée par les inégalités de genre et le maintien d’obstacles structurels qui se traduisent notamment par leur accès inégal à la terre et aux ressources naturelles. L’agriculture est la principale source d’emploi pour les femmes des pays à revenu faible et intermédiaire inférieur [8] mais, à l’échelle mondiale, moins de 13 % des propriétaires de terres agricoles sont des femmes [9]. À la suite de la pandémie de COVID-19 et de la hausse des prix des denrées alimentaires, l’écart entre les genres en matière de sécurité alimentaire a considérablement augmenté, passant de 6 % en 2019 à 10 % en 2020 [10]. Et l’invasion de l’Ukraine par la Russie fait courir un grand risque d’exacerbation du phénomène, au vu notamment de l’explosion du cours du blé sur les marchés internationaux [11].

Malgré tout, les agricultrices, les productrices et les coopératives de femmes adoptent de plus en plus des pratiques durables, telles que l’agroécologie et les approches fondées sur les écosystèmes, afin de favoriser la souveraineté alimentaire et des moyens de subsistance résilients aux changements climatiques [12]. En outre, la participation des femmes à la gestion des ressources naturelles améliore la gouvernance et la conservation de ces ressources [13]. L’application de quotas de genre accroît également l’efficacité des interventions de préservation de l’environnement et de lutte contre les changements climatiques [14].

Aujourd’hui, 80 % de la biodiversité mondiale restante se trouve sur les terres des peuples autochtones du monde entier qui les ont protégées pendant des générations [15]. Les femmes indigènes sont à l’avant-garde des luttes pour la protection et la défense de ces territoires d’une immense diversité sociale et écologique face aux accaparements de terres et de ressources naturelles et aux conflits qui en découlent [16]. Par ailleurs, les femmes indigènes et les femmes du Sud détiennent de vastes connaissances et compétences acquises dans le cadre de leur rôle traditionnel de guérisseuses, de formatrices de culture et de gardiennes de l’eau et de la terre [17].

Face à la gravité et l’intensité de l’urgence climatique, la CSW devrait reconnaître la nécessité de changements urgents et profonds au niveau des systèmes de production, distribution et de consommation. Ces changements nécessitent de soutenir les peuples autochtones et les communautés locales dans leurs luttes pour une gestion durable de la terre et des ressources naturelles. Il est aussi essentiel d’adopter des approches justes du point de vue du genre et fondées sur les droits humains et de protéger les systèmes alimentaires écologiques et les écosystèmes mondiaux.

Le renforcement des systèmes de santé et de protection sociale universelle

La réalisation du droit au meilleur état de santé physique et mentale possible est une pièce maîtresse de la résilience des femmes et des filles. Or les changements climatiques et les dégradations environnementales mettent ce droit humain fondamental en péril, avec des effets différenciés selon le genre, allant jusqu’à creuser les écarts déjà existants entre les genres [18].

En 2020, les catastrophes liées au climat ont provoqué le déplacement de plus de 30 millions de personnes [19]. Ces déplacements concernent de manière disproportionnée les femmes et les filles dans les pays en développement [20]. Elles sont aussi touchées de manières différentes que les hommes et les garçons, notamment en raison de risques accrus de violences fondées sur le genre et de mariage d’enfants, d’incidences sur la santé maternelle et néonatale et d’une prise en charge alourdie de soins et de travaux domestiques non rémunérés [21].

Les changements climatiques et dégradations environnementales entravent également la santé et les droits sexuels et reproductifs des femmes et des filles. Des infrastructures, des routes et des cliniques, notamment dans les zones rurales et reculées, peuvent être détruites ou les biens et services se trouver limités ou indisponibles [22]. De plus, l’International Planned Parenthood Federation (IPPF) relève que les services de santé sexuelle et reproductive sont souvent sous-financés et ne sont pas considérés comme une priorité lors des interventions humanitaires [23]. L’augmentation de la morbidité et mortalité maternelles compte parmi les conséquences directes de l’indisponibilité des services de santé sexuelle et reproductive [24].

Dès lors, la CSW devrait souligner l’importance de mettre en place des politiques et des programmes permettant d’améliorer l’accès aux services et aux informations en matière de santé sexuelle et reproductive, de fournir des services essentiels pour la prévention et la lutte contre les violences sexuelles et fondées sur le genre et la prise en charge des personnes qui la subissent, de prévenir le risque accru de mariages d’enfants et de renforcer le soutien psychosocial pendant et après les catastrophes. Elle devrait également plaider pour le développement et le renforcement de systèmes de protection sociale universelle intégrant le genre qui peuvent à la fois protéger contre les effets disproportionnés des changements climatiques, de la dégradation de l’environnement et des catastrophes et renforcer la résilience des femmes et des populations.

La pandémie continue d’entraver la participation de la société civile aux négociations

La CSW reste l’espace le plus important pour les gouvernements et le mouvement féministe pour discuter des questions critiques liées à l’égalité des sexes. Cette année encore, la société civile féministe redouble d’efforts pour des conclusions finales ambitieuses et progressives. Elle se mobilise particulièrement pour la reconnaissance des changements structurels nécessaires en matière d’égalité des genres et de droits des femmes et des filles pour la justice climatique. Les enjeux sont de taille, de la participation et la représentation des femmes à la gestion des ressources naturelles et à la transformation des systèmes alimentaires, en passant par l’universalisation de l’accès aux systèmes de santé et de protection sociale.

Cependant, en raison de la prolongation des mesures liées à la pandémie de COVID-19 au sein des Nations-Unies, l’accès au bâtiment où se dérouleront les négociations est limité à un nombre restreint de personnes par délégation. La société civile ne pourra donc pas accéder physiquement à l’enceinte des Nations Unies et entrer en contact direct avec les délégations. En temps normal, la société civile est aux portes des négociations, parfois à l’intérieur selon les gouvernements, et peut exercer au jour le jour un travail d’influence sur l’évolution du texte. Il convient d’ailleurs de souligner que la Belgique fait figure d’exemple en la matière, en garantissant des échanges réguliers avec les organisations de la société civile, en particulier au travers du Conseil consultatif genre et développement, qui émet d’ailleurs chaque année un avis pour alimenter la position belge dans les négociations [25].

Au vu de la levée progressive des mesures liées à la pandémie, il est impératif de revenir à une CSW annuelle complète et participative qui permette aux mouvements féministes d’apporter des contributions qualitatives aux débats relatifs à l’égalité des genres et aux droits humains des femmes et des filles. Les mesures sanitaires ne peuvent devenir le prétexte pour entraver la participation de la société civile dont le rôle essentiel est souligné chaque année dans les conclusions concertées de la CSW.

[1Le Cadre d’action de Sendai pour la réduction des risques de catastrophe 2015-2030 indique que le champ d’application de la réduction des risques de catastrophe inclut à la fois les aléas naturels et ceux liés à l’activité humaine, ainsi que les risques et aléas environnementaux, technologiques et biologiques. Voir https://www.unisdr.org/fi...

[2Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), https://report.ipcc.ch/ar...

[3OCDE, Égalité femmes-hommes et environnement, https://www.oecd-ilibrary...

[4Rapport du Secrétaire Général des Nations-Unies, Réalisation de l’égalité des genres et avancement de toutes les femmes et de toutes les filles dans le contexte des politiques et programmes relatifs aux changements climatiques et à la réduction des risques environnementaux et des risques de catastrophes, (2022), https://undocs.org/fr/E/C...

[5CCNUCC, La surreprésentation des hommes persiste dans le processus climatique des Nations unies, (2021), https://unfccc.int/fr/new...

[6Union internationale pour la conservation de la nature, « New data reveals slow progress in achieving gender equality in environmental decision making », (2021) https://www.iucn.org/news...

[7Astghik Mavisakalyan et Yashar Tarverdi, « Gender and climate change : do female parliamentarians make difference ? », European Journal of Political Economy, vol. 56, (2019), https://www.sciencedirect...

[8Organisation internationale du Travail (OIT), Les femmes au travail : Tendances 2016, (2016), https://www.ilo.org/wcmsp...

[10Nations Unies, Rapport sur les objectifs de développement durable 2021, (2021), https://unstats.un.org/sd...

[11https://tradingeconomics...., consulté le 10 mars 2022.

[12FAO, plateforme des connaissances sur l’agroécologie, Plateforme des connaissances sur l’agroécologie, https://www.fao.org/agroe... ; ; Le Monde selon les femmes, agroécologie, https://www.mondefemmes.o...

[13Rapport du Secrétaire Général des Nations-Unies, Réalisation de l’égalité des genres et avancement de toutes les femmes et de toutes les filles dans le contexte des politiques et programmes relatifs aux changements climatiques et à la réduction des risques environnementaux et des risques de catastrophes, (2022), https://undocs.org/fr/E/C...

[14Ibidem

[15Banque mondiale, peuples autochtones, (2021) https://www.banquemondial...

[16Women’s Earth and Climate Action Network (WECAN), https://www.wecaninternat... ; ; Asia Pacific Forum on Women, Law and Development (APWLD) et al., Joint submission to the Expert Mechanism on the Rights of Indigenous Peoples Right to Land under the UN Declaration on the Rights of Indigenous Peoples (UNDRIP) - A Human Rights Focus , (2020), https://www.ohchr.org/_la...

[17Women’s Earth and Climate Action Network (WECAN), op. cit.

[18Rapport du Secrétaire Général des Nations-Unies, Réalisation de l’égalité des genres et avancement de toutes les femmes et de toutes les filles dans le contexte des politiques et programmes relatifs aux changements climatiques et à la réduction des risques environnementaux et des risques de catastrophes, (2022), https://undocs.org/fr/E/C...

[19Observatoire des situations de déplacement interne, Rapport mondial sur le déplacement interne 2021 (2021), https://www.internal-disp...

[20Rapport du Secrétaire Général des Nations-Unies, Réalisation de l’égalité des genres et avancement de toutes les femmes et de toutes les filles dans le contexte des politiques et programmes relatifs aux changements climatiques et à la réduction des risques environnementaux et des risques de catastrophes, (2022), https://undocs.org/fr/E/C...

[21CARE International, « Evicted by climate change : confronting the gendered impacts of climate-induced displacement », (2020), https://careclimatechange...

[22International Planned Parenthood Federation, Document de position de l’IPPF : La crise climatique et la santé et les droits sexuels et reproductifs, (2021), https://www.ippf.org/reso... ; ; Women Deliver, The link between climate change and sexual and reproductive health and rights : an evidence review, (2021), https://womendeliver.org/...

[23International Planned Parenthood Federation, op.cit.

[24Ibidem

[25L’avis concernant cette 66e session est disponible ici : https://www.argo-ccgd.be/...