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Honduras. Justice pour la leader indigène Berta Cáceres

La condamnation de l’ex-directeur de l’entreprise DESA pour l’assassinat de Berta Caceres est une avancée. Reste à poursuivre les réels commanditaires

Stephane Compère Stephane Compère 16 juillet 2021

Ce 5 juillet 2021, un tribunal hondurien a déclaré David Castillo, ancien directeur de l’entreprise énergétique (DESA), coupable du meurtre en mars 2016 de la militante écologiste indigène Berta Cáceres. Une avancée majeure dans un océan d’impunité au Honduras et en Amérique latine, mais aussi le résultat d’une longue et infatigable mobilisation de la famille de Berta et des organisations honduriennes et internationales.

Le meurtre de Berta Cáceres, le 3 mars 2016, avait suscité une énorme indignation et de multiples réactions au-delà des frontières du Honduras. Membre de la communauté indigène Lenca, défenseuses de l’environnement, dirigeante du Conseil civique des organisations populaires et indigènes du Honduras (COPINH), elle s’est battue pendant plus de deux décennies contre l’accaparement des terres, l’exploitation forestière illégale et les mégaprojets, tels que la centrale hydroélectrique d’Agua Zarca, propriété de l’entreprises DESA.

Elle ne sera malheureusement pas la seule à périr pour la défense de leurs droits. Dans les semaines qui ont suivi son assassinat, Nelson Garcia et Lesbia Yaneth, membres du COPINH, ont également été assassinés. Selon les données de Global Witness, au moins 40 défenseurs et défenseuses territoriaux et de l’environnement ont été assassinés au Honduras depuis la mort de Berta, un chiffre qui pourrait être plus élevé car ces données ne tiennent compte que des attaques signalées et vérifiées. Malgré cela, le Honduras récence le plus grand nombre d’assassinats de militants par habitant en 2019 au monde.

Le combat de 5 années, du Honduras au Parlement européen

Berta Cáceres reste un cas emblématique de la lutte contre l’impunité. Sa famille continue son combat, notamment sa mère et ses deux filles [1]. L’association qu’elle dirigeait, la COPINH, n’a cessé de demander justice et poursuite des auteurs matériels et intellectuels du meurtre de Berta.

Au-delà, la mobilisation des organisations de solidarité dans le monde entier a permis de maintenir une pression citoyenne sur les autorités honduriennes. Parmi celles-ci le réseau EU-LAT et ses membres, dont le CNCD-11.11.11, ont participé à ce plaidoyer pour rendre justice à Berta Cáceres et la COPINH. Depuis cinq ans, de nombreuses actions ont été menées pour maintenir le cas Berta Cáceres à l’agenda des préoccupations des autorités européennes et de ses Etat membres : conférences, rencontres, appui à la venue de délégations du Honduras, communiqués de presse, interpellations à tous les niveaux qui ont amené à des prises de positions et des déclarations des autorités européennes.

Fin juin 2021, 60 parlementaires ont envoyé une lettre aux autorités honduriennes pour exprimer leurs préoccupations sur les délais injustifiés dans le processus judiciaire concernant le cas de Berta Cáceres. Les députés européens ont même nominé Berta Cáceres, conjointement avec les huit défenseurs des droits humains et de l’environnement de Guapinol, finaliste du prix Sakharov du Parlement européen en 2020.

La poursuite des commanditaires

Un premier résultat avait été atteint en 2019, avec la condamnation de sept personnes pour leur implication dans le meurtre de Berta Cáceres. Pour la cour, les sept accusés avaient agi en raison “des retards, des pertes financières et des graves dommages causés par les manifestations dirigées par (Berta) Cáceres contre l’entreprise Desa” [2]. Il s’agissait d’une condamnation improbable dans un pays qui connaît un taux d’impunité de plus de 90 % pour les violations des droits humains. Mais, pour la COPINH, ce n’était qu’une première étape dans le processus judiciaire. La condamnation des auteurs intellectuels restait à faire.

C’est donc en partie le cas avec la condamnation de David Castillo ce 5 juillet. Il avait été initialement inculpé en tant que principal responsable du crime, mais le tribunal l’a déclaré coupable en tant que co-auteur. Il restera donc en détention préventive jusqu’à la détermination de sa peine le 3 août prochain. Néanmoins, dans un communiqué de ce 5 juillet, la COPINH réaffirme également qu’elle reste fermement engagée pour traduire en justice les auteurs intellectuels de ce crime, notamment des membres de la famille Atala Zablah, propriétaires de l’entreprise DESA et « tout autres personnes ou institutions impliquées ».

Pour une loi sur le devoir de vigilance des entreprises

Même si le chemin est encore long, c’est une belle avancée pour la lutte contre l’impunité. La compagnie DESA bénéficiait d’investissements de fonds privés européens. Depuis, certains se sont retirés. Cette affaire constitue un rappel pour les autorités belges et internationales afin de les pousser à légiférer pour imposer le « devoir de vigilance » aux entreprises, afin qu’elles fassent respecter les normes internationales du droit du travail, des droits humains et environnementaux à tous les niveaux de leurs chaînes de production et dans leurs investissements.

[1Berta Zúñiga Cáceres que nous avions accueillie lors d’une conférence au CNCD-11.11.11 en avril 2017 et Laura Zúñiga Cáceres dont notre journaliste avait publié l’année suivante un entretien.

[2Cité dans Contra Corriente, novembre 2018 : https://contracorriente.r...