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Destination Canaries : dernier endroit sûr en Europe sauf pour les personnes migrantes !

10 novembre 2020

La fermeture des frontières et les différentes formes de confinement imposés suite à la pandémie du coronavirus n’ont pas entravé les naufrages mortels des personnes migrantes. C’est le cas aux larges des côtes ouest-africaines, où des centaines de personnes ont perdu la vie. Lu waral lii ? Pourquoi tout ceci ? La question est posée par un collectif d’associations sénégalaises unies pour la défense des droits des personnes migrantes. Voici quelques pistes de réponses.

Sur la carte européenne COVID 19, seules les Canaries sont en vert et semblent épargnées par la recrudescence de la propagation du coronavirus Covid-19
Coronavirus
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coronavirus
. Destination « safe » en temps de pandémie, mais pas pour tout le monde.

En effet, ce samedi 7 novembre, près de 1 100 personnes migrantes sont arrivées aux îles Canaries à bord de 20 bateaux. D’après les autorités espagnoles, cela représente le plus grand nombre d’arrivées en un seul jour depuis 2006. Parmi elles, le décès d’une personne est à déplorer. Depuis le début de l’année, près de 400 personnes migrantes ont perdu la vie sur la route afro-européenne en direction des Canaries (Espagne). Rien qu’au mois d’octobre, on recense près de 200 morts à la suite de plusieurs naufrages au large du Sénégal et de la Mauritanie.

Les associations de soutien et de lutte aux côtés des personnes migrantes ne cessent pourtant de dénoncer cette situation. A chaque fois que l’on renforce le contrôle en vue de la fermeture d’une voie de migration dite irrégulière, une autre route s’ouvre ou se ré-ouvre après une baisse de fréquentation temporaire. C’est le cas de la route des Canaries qui depuis la crise dite des pirogues en 2006 n’était plus empruntée par les personnes cherchant à migrer car trop surveillée par les acteurs européens (Espagne et agence européenne Frontex dans le cadre de ses opérations en Méditerranée).

Faute d’avoir accès à des voies légales et sûres de migration, depuis une dizaine d’années, les personnes migrantes originaires pour la plupart d’Afrique de l’Ouest se sont alors vues contraintes d’emprunter des itinéraires terrestres, plus longs, plus dangereux, plus chers car passant par le Niger, la Libye et ce, dans l’espoir d’atteindre éventuellement les côtes européennes.

En 2015, suite à la crise européenne de l’accueil liée aux conflits au Moyen-Orient, l’endiguement des départs par l’UE s’est alors centré sur la Turquie, d’une part, et sur le Niger et la Libye, de l’autre. Dans le cadre de l’externalisation de la gestion des politiques migratoires et à coup de financements européens, ces pays ont alors accepté de jouer le rôle de gendarmes de l’Europe. Résultats : violences accrues sur les routes de l’exil, augmentation du trafic des êtres humains (dont la mise en esclavage en Libye), déni d’accès au droit d’asile et réouverture d’anciennes voies de migration comme celle des Canaries.

En termes de violences, ajoutons que les familles qui réussissent malgré les nombreux obstacles à arriver aux Canaries se voient à nouveau violentées. En effet, sous prétexte de lutte contre le trafic des enfants, le Gouvernement des Canaries a décidé récemment de séparer les enfants de leurs parents le temps de vérifier la véracité de leur filiation (test ADN).

Comme le déplore la spécialiste des questions migratoires Shoshana Fine, « bien que le nombre absolu de décès de migrants en Méditerranée ait diminué depuis 2015, on observe une augmentation du taux de mortalité des migrants, qui est passé d’un migrant sur 51 arrivant dans l’UE en 2017 à un sur 28 au cours des neuf premiers mois de 2019, selon l’Organisation internationale des migrations. Dans le même temps, l’agence européenne de gestion des frontières, Frontex, a connu une croissance exponentielle : d’un budget de 20 millions en 2006 à 137 millions d’euros en 2015, elle passera à 322 millions d’euros en 2020. Comment comprendre cette perte annuelle de vies humaines à la frontière européenne dans un contexte où l’UE investit davantage dans la surveillance des frontières ?
 [1] »

Si les personnes migrantes originaires du Sénégal, du Mali, de Gambie s’aventurent sur ces voies meurtrières de l’exil, c’est avant tout par nécessité économique et à la recherche de leur dignité et celle de leur proche.

C’est ce que dénonce le REMIDEV (plate-forme sénégalaise de défense des droits des personnes migrantes, partenaire du CNCD-11.11.11), dans sa dernière communication « Lu waral Lii » (voir ci-dessous) suite aux récents naufrages au large du Sénégal : «  Face à ces drames, les autorités n’ont aucune autre attitude que de ’criminaliser’ les jeunes sous le prétexte fallacieux qu’ils sont partis sans informer. Cette honteuse et arrogante position reflète en fait l’incapacité durable des pouvoirs publics à trouver des réponses adéquates face aux besoins d’emplois décents des jeunes et d’exigence accélérée de réduction des inégalités sociales ». Il ajoute : « Toutes les politiques mises en œuvre accroissent ces inégalités comme le montre la nébuleuse autour des licences de pêche qui ont détruit le patrimoine halieutique du pays et démantelé la pêche artisanale ».

Les orientations données par la Commission européenne, en septembre, dans le cadre du nouveau Pacte asile et migration européen ne sont pas rassurantes. La Commission mentionne qu’elle prendra des mesures favorables ou défavorables dans le cadre de la révision du Code visa en fonction de la coopération des pays tiers en matière de réadmission (restriction ou élargissement des visas pour l’Europe). Frontex verra son mandat renforcé au service opérationnel des retours mais aussi de la mise en œuvre des accords de réadmission. La Commission stipule que dès le 1er janvier 2021, les agents permanents de Frontex pourront se déployer n’importe « quand et où » à la demande des Etats membres. Un poste de coordinateur européen du retour sera même créé pour animer un réseau de coordinateurs nationaux des retours. La Commission informe également qu’elle publiera en 2021, une nouvelle stratégie sur les retours volontaires et la réintégration au départ de l’Europe mais aussi des pays tiers vers les pays d’origine. Ella continuera à soutenir les pays tiers à accueillir les réfugiés sur leur territoire avec les instruments actuels. [2] Rien de neuf donc sous le ciel de l’externalisation. Quant aux discussions sur les voies légales et sûres, la Commission informe qu’elles sont reportées à 2021. [3]

De son côté, Frontex, ce 4 novembre, via Twitter, face aux récentes arrivées sur les iles espagnoles (plus de 11 000 personnes arrivées par voie maritime sur 411 bateaux ont été enregistrées depuis le début de l’année 2020. Parmi elles, 5 328 ont débarqué dans l’archipel durant le seul mois d’octobre) [4], a annoncé qu’elle déploierait une nouvelle mission aux Canaries en soutien au gouvernement espagnol. Les officiers seront chargés d’aider la police locale à identifier et enregistrer les personnes migrantes nouvellement arrivées.

Sans réel partenariat équitable entre les pays européens et les pays en développement reposant sur la garantie de voies légales et sûres de migrations et sur la cohérence des politiques européennes au service du développement durable, ces drames continueront à se dérouler dans le silence et en toute impunité.

Communiqué de presse sur le drame des migrations dites irrégulières

Un communiqué" du collectif des organisations de la société civile et acteurs de la migration (COSCAM) dénommé « LU WARAL LII »

Depuis deux mois, nous assistons, au Sénégal, à un accroissement au quotidien de pirogues se rendant aux îles Canaries (Espagne), avec plus de 200 morts au moins selon nos estimations.

La dernière collision entre un navire de la marine sénégalaise et une pirogue, remplie de jeunes sénégalais en majorité ainsi que d’autres africains de la sous-région a occasionné une quarantaine de morts.

Nous adressons nos sincères condoléances aux familles éplorées, aux peuples du Sénégal et d’Afrique qui perdent encore ainsi une partie importante de leurs forces vives. Qu’ils reposent en paix. Amine.

Face à ces drames, les autorités n’ont aucune autre attitude que de « criminaliser » les jeunes sous le prétexte fallacieux qu’ils sont partis sans informer. Cette honteuse et arrogante position reflète en fait l’incapacité durable des pouvoirs publics à trouver des réponses adéquates face aux besoins d’emplois décents des jeunes et d’exigence accélérée de réduction des inégalités sociales.

Toutes les politiques mises en œuvre accroissent ces inégalités comme le montre la nébuleuse autour des licences de pêche qui ont détruit le patrimoine halieutique du pays et démantelé la pêche artisanale.
En réalité, l’absence d’une politique migratoire tournée vers ces questions se traduit par du pilotage à vue et transforme le pays en gouffre à milliards obtenus de la coopération internationale.

Force est de constater pour le déplorer qu’il n’y a aucune transparence sur ces fonds, aucune efficacité depuis le Sommet de la Valette suivie entre autres de l’adoption du Pacte mondial sur les migrations. Sinon des ministères hypertrophiés, des actions sans impact positif, un décalage avec les attentes des jeunes en particulier. Tout ceci nourrit et enrichit des trafiquants sans scrupule.
L’Etat est responsable de tous ces maux.

C’est pourquoi, nous organisations regroupées au sein du collectif « Lu waral lii », dénonçons :

  • Les inégalités sociales qui augmentent au sein de la société sénégalaise renforcées par la présence d’entreprises privées étrangères dont la plupart ne privilégient pas les sénégalais dans le recrutement et ne respectent pas la législation du Travail.
  • Des réponses inefficaces des pouvoirs publics sur la question migratoire
  • La stigmatisation des migrants dans le discours politique et médiatique à travers l’utilisation de terminologies inappropriées et discriminatoires comme « migrants clandestins » ou « migration clandestine »
  • L’absence d’une véritable politique migratoire, réellement inclusive, centrée principalement sur un développement national au service des sénégalais, pour faire face aux attentes des jeunes en particulier
  • Les pratiques nébuleuses dans la gouvernance de la migration
  • Les licences de pêche accordées aux bateaux étrangers qui pillent nos ressources
  • Le trafic ignoble de migrants

Appelons à une mobilisation générale contre ces fléaux, pratiques et politiques.

Nous exigeons,

  • La publication de tous les projets gérés par l’État avec les montants, les sources de financement et les ministères qui en assurent la gestion
  • Un audit des fonds obtenus de la coopération internationale depuis 5 ans au moins
  • La publication de tous les accords (de réadmission) signés avec les pays européens, l’Union européenne, le Frontex,..
  • La nécessité de rendre publiques les activités menées par l’agence Frontex au Sénégal
  • Une évaluation indépendante des fonds reçus de la Coopération internationale depuis 2015.
  • La mise en place d’un Cadre de concertation permanente incluant la Société civile, la diaspora, sans ostracisme, ni copinage politique.
  • L’élaboration d’une politique de migration de travail
  • Les États généraux de la migration en lien avec le développement durable.

Lançons un appel à toute la société civile, aux migrants, aux communautés, aux regroupements socio-professionnels, à toutes les associations de jeunes, femmes, aux organisations syndicales et de la société civile ainsi qu’aux mouvements sociaux pour des alternatives durables en vue de relever les défis liés à la migration.

Fait à Dakar, le 3 Novembre 2020

Signataires : Réseau Migration Développement (REMIDEV), DIADEM, UNSAS, Cadre d’Action et de Réflexion Intersyndicales sur la Migration (C.A.R.I.S.M), Association Sénégalaise de Solidarité des Émigrés de Retour (A.S.S.E.R), Cercle d’Etudes et de Recherches sur les Migrations (C.E.R.MI), REDDEM, Point d’Accueil pour les Réfugiés et Immigrés (P.A.R.I), Association MIGDEV (Yaraakh), Union pour la Solidarité et l’Entraide (U.S.E)
11. Action Humaine pour le Développement intégré au Sénégal (A.H.D.I.S), Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal (C.N.T.S), Action Aid Sénégal, Délégation Sahel, ONG Hahatay de Gandiol, Saint Louis, A.F.E Pikine (Saint Louis), Association Keur Talibé Ndar, Saint Louis, Académie Banlieue Culture (A.B.C) de Yeumbeul, Association des Journalistes en Migration et Sécurité (A.J.S.M), PAALAE, Association des Jeunes Rapatriés de Thiaroye (A.J.R.A.P), Afrique Sans Frontières (A.S.F), ASRADEC, Réseau Droit au Développement pour d’autres Alternatives (R.E.D.A), Association des Migrants de Retour de Tambacounda, Cadre départemental de concertation sur les questions migratoires (Vélingara), Association ADESC de Saré Coly Sallé (Vélingara), Forum Social sénégalais.

[2Eu’s facility for refuges in Turkey, EU regional Trust Fund in response to the Syrian crisis, Emergency Transit Mechanisms in Niger and Rwanda et EU Trust Fund Africa.

[3« La Commission lancera des partenariats destinés à attirer les talents avec des pays tiers clés, qui assureront une adéquation entre mains d’œuvre et besoins de compétences dans l’UE »