×
×

Crise de la dette des pays du Sud : l’urgence de mettre en œuvre des solutions justes et durables

Leila Oulhaj Leila Oulhaj 9 juin 2022

Alors que le contexte international se traduit par une aggravation des inégalités, un visage de la crise multidimensionnelle peine à être mis en lumière : la situation d’endettement de nombreux pays du Sud. Pourtant, elle a des conséquences directes sur les conditions de vie de millions de personnes et ne pas s’y attaquer signifie renoncer à améliorer leur quotidien et à investir dans la transition écologique.

Le contexte des deux dernières années a aggravé l’endettement des pays les plus pauvres. Tout d’abord, du fait des coûts directs de la crise sanitaire (notamment pour les soins de santé) ainsi que ceux liés à la paralysie de nombreuses activités économiques. Pour y faire face, les États ont augmenté leur dette souveraine - c’est-à-dire celle émise ou garantie par un État ou une banque centrale - menaçant les progrès accomplis dans la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD). Pour Carlos Lopes, économiste et professeur à l’Université du Cap en Afrique du Sud : « Les pays ont déjà puisé dans leurs réserves et creusé leurs déficits pour amortir le choc de la pandémie (…) Il leur reste donc peu de marge de manœuvre » [1].

Ensuite, la guerre en Ukraine a un impact additionnel sur les niveaux d’endettement, tant du fait de l’augmentation des emprunts (par exemple en raison des mesures prises pour maîtriser l’inflation, telles que l’augmentation des subventions publiques [2]) que des taux d’intérêt (la hausse des taux d’intérêt aux États Unis a rendu particulièrement vulnérables les pays en développement endettés en dollars à taux variables) [3].

Le Sri Lanka : une crise de la dette, sociale, économique et politique

Le Sri Lanka est le premier pays à suspendre les paiements de sa dette en 2022. Il s’est en effet déclaré en défaut de paiement [4] sur l’ensemble de sa dette publique extérieure [5] de 35 milliards US$ le 12 avril 2022, sa dette totale s’élevant à US$ 51 milliards [6].

Du fait de l’impact de la crise sanitaire sur le tourisme, le gouvernement avait décidé de préserver ses réserves de devises étrangères afin de les utiliser pour le service de la dette au lieu d’importer des biens et garantir les services essentiels à sa population. Ces choix politiques ont fait basculer une grande partie de la population dans la pauvreté, voire l’extrême pauvreté. Face aux graves pénuries de nourriture, de carburant, de médicaments vitaux, aux coupures de courant et à l’inflation qui, en avril, avait atteint plus de 30% [7], la population est sortie dans les rues de manière continue, ces deux derniers mois, pour manifester pacifiquement et demander la démission du président, Gotabaya Rajapaksa [8], et celle de son frère Mahinda Rajapaksa, premier ministre depuis 2019. Le 9 mai, ces personnes qui manifestaient de manière pacifique ont pourtant été attaquées à Colombo, la capitale par des partisans du gouvernement, entraînés par le frère du président. L’armée a reçu l’ordre de tirer sur les gens « soupçonnés de participer aux violences ». Plusieurs morts et blessés ont été dénombrés [9]. Mahinda Rajapaksa a présenté sa démission à la fin de cette journée et son gouvernement est tombé [10].

Il faut le souligner, Mahinda Rajapaksa avait occupé le poste de président de 2005 à 2015 et porte une lourde responsabilité dans la crise sociale et économique du Sri Lanka. Comme l’explique le journal le Monde, « c’est lui qui a lourdement endetté le Sri Lanka dans des projets d’infrastructures menés dans le cadre du grand projet chinois des ‘nouvelles routes de la soie’ (Belt and Road Initiative) dont l’utilité n’a pas été démontrée » [11].

Toutes les régions sont touchées

La croissance du taux d’endettement concerne plusieurs pays dans différentes régions et s’intensifie à cause de l’augmentation des déficits budgétaires que les pays en développement connaissent vu les urgences sanitaire, économique et sociale. Lors des rencontres de printemps de la Banque mondiale (BM) et du Fonds monétaire internationale (FMI), David Malpass, le président de la BM, a reconnu que nous faisons face « à de graves crises qui se chevauchent. Il y a le COVID-19 Covid-19
Coronavirus
covid-19
coronavirus
, l’inflation et l’invasion de l’Ukraine par la Russie
 » [12]. Dans un tel contexte, il a souligné qu’il était « profondément préoccupé par les pays en développement. Ils sont confrontés à des augmentations soudaines des prix de l’énergie, des engrais et des denrées alimentaires, et à la probabilité d’une hausse des taux d’intérêt. Chacune d’entre elles les frappe durement ».

Il faut savoir que la hausse des prix alimentaires n’est pas nouvelle. En effet, elle a commencé avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie et s’explique par différents facteurs, comme la hausse des cours du pétrole (qui augmente les coûts du fret) ou encore les dérèglements dans les échanges commerciaux du fait de la pandémie. Sans oublier les mauvaises conditions climatiques et les conflits qui ont pesé sur les récoltes dans les régions de l’Afrique de l’Ouest et la Corne par exemple. Ainsi, fin 2021, les prix alimentaires avaient déjà augmenté de 13% au Ghana, de 17% au Nigeria et de 42% en Éthiopie [13].

Du fait de la guerre en Ukraine, les stocks alimentaires sont bloqués dans les ports de la mer Noire, ce qui cause un problème d’approvisionnement en particulier en blé et en intrants (comme les engrais chimiques). De surcroît, la spéculation financière est aussi un facteur important pour comprendre cette flambée des prix des matières premières agricoles. Par conséquent, la sécurité alimentaire de tout le continent est désormais menacée : comme la Russie et l’Ukraine sont les principaux fournisseurs de blé, depuis le début de la guerre, il y a une crainte de pénurie qui s’est traduite par une augmentation des prix. L’Afrique du Nord est ainsi fortement touchée en raison de sa dépendance aux importations en provenance de ces deux pays. Nous pouvons prendre l’exemple de l’Égypte où une composante importante de l’alimentation de la population est le pain. Si plus de la moitié du blé consommé est importée, 80% de ces importations proviennent de la Russie et de l’Ukraine [14]. En outre, « cette situation vient s’ajouter aux milliards de dollars de sorties de fonds, ces derniers mois, provenant de la dette égyptienne détenue par des étrangers » [15]. En mars, l’Égypte a de nouveau fait appel au FMI (pour la troisième fois durant les six dernières années) et est devenu, après l’Argentine, le plus grand emprunteur auprès de cette institution [16].

Selon le FMI, près de 60 % des pays à faible revenu sont désormais considérés comme présentant un risque élevé de surendettement ou comme étant déjà en situation de surendettement.

D’autres pays et d’autres régions sont également touchés. En effet, l’endettement a connu la plus forte augmentation en une seule année depuis au moins 1970 [17]. Selon le FMI, près de 60 % des pays à faible revenu sont désormais considérés comme présentant un risque élevé de surendettement ou comme étant déjà en situation de surendettement. Les charges d’intérêts augmentent dans les pays les plus pauvres, ce qui représente des manques à gagner significatifs pour faire face aux besoins essentiels de leurs populations, comme l’alimentation, la santé ou l’éducation, ainsi qu’à l’urgence d’agir face au réchauffement climatique. Pour plus de la moitié des pays d’Afrique subsaharienne, les coûts du service de la dette représentent un quart des recettes publiques [18].

Le Liban ne fait pas exception, plongé dans une crise sociale, économique et politique depuis plusieurs années : ce pays a signé début avril un accord avec le FMI qui implique, en échange d’un prêt de US$ 3 milliards, des réformes structurelles dont les conséquences sociales toucheront encore plus fortement et négativement la population puisqu’elles s’accompagnent entre autres de mesures d’austérité budgétaire [19].

David Malpass a lui-même souligné que le nombre de pays confrontés à des risques de « défauts de paiement désordonnés » est en augmentation. Déjà en 2021, l’Argentine, le Belize, l’Équateur, le Suriname et la Zambie ont été en situation de défaut de paiement sur leurs dettes [20]. L’attention est à présent portée sur le Salvador, le Pérou, la Tunisie, l’Égypte, le Ghana, le Kenya, l’Éthiopie, le Malawi, le Pakistan, ou encore la Turquie, qui figurent aussi parmi les pays les plus proches d’un défaut de paiement [21].

Des mesures insuffisantes face à une crise multiple

Des mesures ont été prises pour faire face à l’approfondissement de la crise de la dette au niveau international, mais elles sont insuffisantes [22]. Ces mesures sont au nombre de trois : l’Initiative de suspension du service de la dette, le Cadre commun pour le traitement de dettes et l’émission de Droits de tirage spéciaux [23].

En ce qui concerne l’Initiative de suspension du service de la dette (ISSD) du G20 et du Club de Paris [24], il s’agissait d’un moratoire sur le remboursement des intérêts mis en place en avril 2020 et qui a pris fin en décembre 2021 : les remboursements ont donc repris cette année [25] alors que l’invasion de l’Ukraine par la Russie a un impact significatif sur l’endettement des pays en développement. De surcroît, l’ISSD n’a fait que suspendre, et non annuler, US$ 12,9 milliards de dettes en 2020 et 2021 [26].

Pour sa part, le Cadre commun pour les traitements de dettes [27] était censé élargir l’ISSD aux créanciers privés, très largement majoritaires dans l’endettement des pays en développement. Pour Patricia Miranda, directrice du plaidoyer du Réseau latino-américain pour la justice économique et sociale (Latindadd Latindadd ), ce Cadre comporte de nombreuses failles (toutes liées à sa conception initiale) : « il n’inclut pas les pays à revenu moyen ; la participation des créanciers privés n’est pas contraignante, mais volontaire ; l’initiative est liée à un programme avec le FMI, avec des conditionnalités politiques et des mesures d’austérité déjà connues pour accompagner ces programmes ; la méthodologie n’est pas claire ; et les pays dépendent de la capacité à avoir de bons conseillers techniques et juridiques externes pour renégocier  » [28]. Malgré tout, le Tchad, l’Éthiopie et la Zambie ont demandé de pouvoir en bénéficier. Il aura fallu attendre avril 2022 pour voir enfin un de ces trois dossiers avancer lentement : Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, a annoncé que la Chine avait finalement conclu un accord avec la Zambie pour enfin former le comité des créanciers [29].

Finalement, en août 2021, le FMI a augmenté ses réserves de 650 milliards de dollars, par le biais de l’émission de droits de tirage spéciaux (DTS) [30]. Les 190 pays membres du FMI peuvent tous y prétendre, mais en fonction de leur poids économique et politique qui se concrétise par la quote-part qu’ils détiennent au FMI et dont la majorité est détenue par les pays du Nord. En conséquence, US$ 420 milliards sont allés aux pays à haut revenu, et US$ 230 milliards aux pays en développement [31]. Il est donc clair qu’en l’absence d’un transfert de DTS des pays riches vers les pays en développement, cela ne profitera pas suffisamment aux populations de ces derniers.

Il est urgent d’annuler les dettes et de mettre en place une réforme de l’architecture de la dette

Les initiatives d’allègement de la dette se sont jusqu’à présent révélées inefficaces pour aider les pays à atteindre des niveaux d’endettement viables. En outre, de nouvelles ressources sont nécessaires pour soutenir les populations les plus vulnérables et faire face à la flambée des prix des denrées alimentaires, de l’énergie ou encore des engrais. La réponse à cette crise multidimensionnelle présente des défis importants, d’autant plus que l’architecture de la dette existante n’est pas adaptée.

Pour António Guterres, Secrétaire général des Nations Unies, « nous devons remanier l’architecture de la dette internationale, afin que les pays en développement puissent accéder aux financements et à l’allégement de la dette dont ils ont besoin pour stimuler la reprise à court terme et investir dans un développement résilient et durable à plus long terme » [32]. Selon Patricia Miranda de Latindadd, il faut « établir une Cour internationale d’arbitrage sur la dette souveraine, sous les auspices des Nations Unies, un espace plus indépendant et démocratique, dans lequel les emprunteurs des pays en développement participent aux décisions qui peuvent les affecter ou leur bénéficier » [33].

Iolanda Fresnillo, directrice des politiques et du plaidoyer d’Eurodad, insiste sur le fait qu’il faut aussi accroître la transparence de la dette. En effet, « la société civile réclame depuis un certain temps déjà un registre de la dette publique, bien au-delà des tentatives fragmentaires comme l’initiative de l’OCDE pour la transparence de la dette » [34]. Cette plus grande transparence de la dette doit viser non seulement la Chine et les pays emprunteurs, mais également les créanciers bilatéraux du Club de Paris, le secteur privé et les institutions multilatérales [35].

Il est urgent que les organisations de la société civile unissent leurs voix sur la thématique de la dette afin d’assurer que les mécanismes dorénavant mis en place répondent aux besoins de la plus grande partie des populations. Nous vivons un momentum et nous devons unir nos combats pour saisir cette occasion de construire un monde juste et durable.

[1Julien Bouissou, « Inflation, dette, pénuries… La guerre en Ukraine augmente la vulnérabilité des économies émergentes », Le Monde, 27 mars 2022.

[2Alfred Kammer, Jihad Azour, Abebe Aemro Selassie, IIan Goldfajn et Changyong Rhee, « Comment la guerre en Ukraine se répercute dans toutes les régions du monde », Fonds monétaire international, Blog, 15 mars 2022.

[3Marcello Estevão, « Sommes-nous prêts pour la prochaine vague de crises de la dette ? », Banque mondiale, Blog, 28 mars 2022.

[4Un État est en situation de défaut de paiement lorsqu’il ne peut plus payer ce qu’il doit à ses créanciers, qu’il s’agisse du capital emprunté ou de ses intérêts. Lorsqu’un État fait défaut, on parle de défaut souverain (https://www.lafinancepour...).

[5C’est-à-dire l’ensemble des dettes dû par les administrations publiques à des prêteurs étrangers.

[6Sophie Landrin, « Le Sri Lanka plonge dans le chaos », Le Monde, 10 mai 2022

[7Iolanda Fresnillo, « G20 buries its head in the sand amidst increasing calls for action on sovereign debt », Eurodad, 24 février 2022 ; Sophie Landrin, « Le Sri Lanka plonge dans le chaos », Le Monde, 10 mai 2022.

[8Il a été élu en 2019, après les attentats d’avril de la même année qui avaient coûté la vie à plus de 250 personnes. Son élection s’explique par le fait qu’en tant qu’« Ancien ministre de la défense en 2009, il avait la réputation d’avoir mis fin à vingt-six ans de guerre civile » (Sophie Landrin, op. cit., Le Monde, 10 mai 2022).

[9Le Monde avec AFP, « Le Sri Lanka déploie des troupes dans la capitale après des violences autour des manifestations antigouvernementales », Le Monde, 11 mai 2022.

[10Sophie Landrin, op. cit., Le Monde, 10 mai 2022.

[11Ibid.

[12Banque mondiale, « Spring Meetings 2022 Media Roundtable Opening Remarks by World Bank Group President David Malpass », The World Bank, 18 avril 2022.

[13Marie de Vergès, « L’Afrique paie déjà le prix de la guerre en Ukraine », Le Monde, le 22 mars 2022.

[14Ibid.

[15Heba Saleh, “Egypt’s economy reels from Ukraine war”, Financial Times, 28 mars 2022.

[16Ibid.

[17Latindadd, « “Es necesario contar con un mecanismo de reestructuración de deuda independiente, transparente y más democrático” », Latindadd, 18 avril 2022.

[18Iolanda Fresnillo, « G20 buries its head in the sand amidst increasing calls for action on sovereign debt », Eurodad, 24 février 2022.

[19Pour en savoir plus : https://www.lafinancepour...

[20Iolanda Fresnillo, op.cit., Eurodad, 24 février 2022.

[21Ibid. ; Larry Elliott, « Sri Lanka is the first domino to fall in the face of a global debt crisis », The Guardian, 9 mai 2022 ; Julien Bouissou, « Du Sri Lanka au Pérou, la pandémie et la guerre en Ukraine dévastent les économies », Le Monde, 10 mai 2022.

[22Pour plus d’information voir le document suivant : Col. « Répondre à la crise du Covid-19 : la Belgique et l’annulation de la dette des pays du Sud », CNCD-11.11.11/11.11.11/Entraide et Fraternité/CADTM, 2021.

[23Pour en savoir plus : www.cncd.be/Dette-et-clim...

[24Le « Cadre commun » pour le traitement de la dette permet aux pays éligibles à l’ISSD de demander une restructuration de leurs dettes, dans le but de remédier aux situations d’endettement insoutenable et aux déficits de financement persistants.

[25Jonathan Wheatley, “Poorest countries face $11 bn surge in debt repayments”, Financial Times, 17 janvier 2022.

[26Oxfam, « First crisis, then catastrophe », Oxfam international, 12 avril 2022.

[27Ce Cadre commun (ou Common Framework en anglais) permet aux pays éligibles à l’ISSD de demander une restructuration de leurs dettes, dans le but de remédier aux situations d’endettement insoutenable et aux déficits de financement persistants.

[28Latindadd, « “Es necesario contar con un mecanismo de reestructuración de deuda independiente, transparente y más democrático” », Latindadd, 18 avril 2022.

[29Rachel Savage et Jorgelina Do Rosario, « China committed to joining Zambia creditor committee -IMF’s Georgieva », Financial Post, 21 avril 2022.

[30Un mécanisme de réserves émises par le FMI vers les banques centrales, pour couvrir les coûts de l’allégement de la dette.

[31CEA-CEPAL, « Special Drawing Rights (SRDs) and the COVID-19 crisis », Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique/ Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes, avril 2022.

[32Nations unies, World Economic Situation and Prospects 2022, Département des affaires économiques et sociales des Nations unies (UN DESA), 2022.

[33Latindadd, « “Es necesario contar con un mecanismo de reestructuración de deuda independiente, transparente y más democrático” », Latindadd, 18 avril 2022.

[34Iolanda Fresnillo, op.cit., Eurodad, 24 février 2022.

[35Ibid.