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Crise à la frontière biélorusse : un jeu géopolitique macabre sur le dos des personnes exilées

Cécile Vanderstappen Cécile Vanderstappen 1er décembre 2021

Plusieurs milliers de personnes migrantes sont toujours bloquées à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne dans des conditions d’extrême précarité. Des enfants ont déjà succombé au froid, à la faim ou à la noyade. L’Union européenne ferme les yeux sur les pratiques de ses Etats membres pourtant contraires au droit international et s’accroche à son nouveau pacte européen sur la migration et l’asile.

Un drame humanitaire orchestré à la frontière biélorusse

Le 23 mai 2021, le président de la Biélorussie, Alexandre Loukachenko, détourna un avion de Ryanair volant vers la Lituanie et l’obligea à atterrir à l’aéroport de Minsk en Biélorussie afin d’y arrêter le journaliste Raman Pratasevitch. Celui-ci fut mis en prison et inculpé pour plusieurs motifs [1] ainsi que sa compagne Sofia Sapega.

Face à cette violation des droits fondamentaux, l’UE imposa en juin 2021 une salve de sanctions économiques [2] et financières, ainsi que des restrictions à la mobilité de personnalités politiques proches de Loukachenko. En juillet, le président biélorusse riposta et menaça « d’inonder de migrants et de drogues » [3] l’Union européenne, ainsi que de mettre fin à son approvisionnement en gaz si les sanctions n’étaient pas levées. L’UE persista. Dès le mois d’août, plusieurs milliers de personnes originaires du Moyen-Orient (Irakiens, Palestiniens, Syriens et Yéménites) commencèrent à arriver aux portes de l’Europe. Ces déplacements ont été facilités par la délivrance de visas de tourisme par la Biélorussie. Des agences de voyages, flairant l’opportunité économique, ont quant à elles proposé aux candidats à l’exil des offres « all inclusive » alléchantes. Pour minimum 2 000 euros, les voyagistes offraient assurance santé, réservation d’hôtel et vol direct jusqu’à Minsk. Une fois débarqués dans la capitale biélorusse, les exilés étaient acheminés en bus jusqu’à la frontière polonaise, notamment au point de passage de Bruzgy.

Ces personnes (entre 4 000 et 10 000 selon les diverses sources) se sont alors retrouvées bloquées dans des conditions extrêmes aux frontières de la Biélorussie et de la Pologne. Dans son rapport « ’Die Here or Go to Poland’ : Belarus’ and Poland’s Shared Responsibility for Border Abuses » (« Mourir ici ou aller en Pologne : responsabilité partagée du Bélarus et de la Pologne pour les abus à la frontière »), l’organisation Human Rights Watch livre plusieurs témoignages faisant état de traversées de forêts, de marais et marécages et de rivières par des températures glaciales, sans nourriture ni eau. Certains ont expliqué avoir perdu leurs proches et avoir dû boire de l’eau des marais ou recueillir l’eau de pluie dans les feuilles pour boire.

Ces personnes se retrouvent prises en étau, car elles sont dans l’impossibilité de mettre un pied en Pologne qui ne veut pas les laisser entrer en Europe, ou de faire demi-tour vers Minsk qui les repousse vers la frontière polonaise. Coincées, elles sont victimes de violences physiques répétées des gardes-frontières et militaires postés des deux côtés de la frontière.

Opacité des pratiques politiques et criminalisation de la solidarité

En quelques mois, un camp de fortune, sans aucune aide humanitaire, s’est donc formé dans les bois à proximité des points de passage de la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. Afin de ne pas dévoiler au grand jour ses actions contraires au droit international à la frontière, la Pologne a déclaré la zone frontalière en « état d’urgence » et en a interdit l’accès aux journalistes et aux ONG humanitaires. Malgré cela, des citoyens et des citoyennes polonaises prennent des risques et viennent en aide chaque jour aux exilés présents dans la forêt ou à la frontière [4].

Ce n’est que le 11 novembre que les agences onusiennes, à savoir le Haut-commissariat aux réfugiés (HCR) et l’Organisation internationale des migrations (OIM), ont été autorisées à rentrer dans les camps, mais uniquement du côté biélorusse, afin de fournir de la nourriture, des articles d’hygiène, des couvertures et des tentes.

Depuis le 17 novembre, la Biélorussie abrite 2 000 de ces personnes dans un entrepôt géré par la Croix-Rouge. Le 18 novembre, 431 Irakiens, à bout de force, ont fini par « accepter volontairement » de retourner dans leur pays via un vol d’Iraqi Airways. Une partie des autres personnes concernées devrait, selon la Commission européenne qui négocie avec l’OIM et le HCR, être renvoyée au Moyen-Orient.

Même si c’est Alexandre Loukatchanko qui a orchestré cette crise humanitaire à la frontière européenne, l’Europe n’est pas en reste. Sa politique migratoire répressive qui traite la personne migrante comme une menace participe à cette instrumentalisation. Le terme de guerre hybride utilisé par les responsables politiques européens face à la situation actuelle sous-entend que les personnes migrantes sont considérées comme des armes face auxquelles il faut se défendre [5]. En utilisant ces termes, l’Europe démontre que sa politique est tout sauf une politique de l’accueil. Les personnes exilées sont, une nouvelle fois, le jouet d’un jeu géopolitique entre les pays tiers et européens.

Une réponse européenne solidaire avec ses Etats membres mais pas avec les personnes exilées

Face à cette situation, la réponse de l’Union européenne se résume à court terme à exiger un accès à l’aide humanitaire des deux côtés de la frontière et sur le long terme à organiser les retours (volontaires si possible et forcés si nécessaire) vers les pays d’origine. Pour ce faire, elle a proposé à la Pologne l’appui de l’agence Frontex [6], mais celle-ci l’a refusée. Elle ne veut en effet aucune ingérence de l’Europe et de ses Etats membres dans sa politique migratoire, basée sur le refoulement à la frontière des candidats à la migration. Pour rappel, les refoulements à la frontière sont contraires à l’article 33 de la Convention de Genève. Malgré tout, l’Europe et les pays du G7 ferment les yeux sur les agissements de la Pologne et la soutiennent dans son rôle de gendarme des frontières européennes [7].

Vis-à-vis de la Biélorussie, l’UE répond par des sanctions et menace toute compagnie aérienne et entreprise qui continuerait à faciliter l’arrivée des personnes migrantes à Minsk. La Commission européenne a annoncé le 23 novembre avoir déposé une proposition de loi pour sanctionner « les sociétés complices de traite et de trafic de migrants ».
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Les personnes exilées sont donc dans l’impossibilité de demander une protection internationale en Europe faute d’accès au territoire. Au lieu de condamner et sanctionner ces pratiques contraires au droit international et d’offrir d’autres voies d’entrées légales [9], telles que les visas humanitaires et le regroupement familial, l’UE concède uniquement aux personnes exilées la prise en charge de leur éloignement du territoire européen.