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Climat et droits des femmes : les opportunités pour la Belgique en 2022

La conférence annuelle des Nations Unies dédiée aux droits des femmes est cette année consacrée aux changements climatiques et à la réduction des risques de catastrophes. L’égalité des sexes est en effet au cœur des solutions. L’heure est aux mesures concrètes et à l’intégration effective de la justice de genre dans les plans climat au niveau belge, européen et international. Pour la Belgique, cela implique de repenser en profondeur son Plan national énergie climat (PNEC).

Partout dans le monde, les femmes et les filles souffrent des effets les plus graves des dérèglements climatiques, tels que les sécheresses, les inondations et autres dégradations environnementales et catastrophes naturelles. Elles s’en trouvent appauvries, mises en insécurité, parfois même victimes de violences de genre [1]. Les politiques et programmes climatiques doivent donc pleinement intégrer la dimension du genre pour que leurs activités puissent avoir un effet positif sur l’égalité de genre égalité des sexes
égalité de genre
. Ce constat est clairement rappelé dans le dernier rapport du GIEC [2]. Celui-ci affirme que les inégalités, dont celles basées sur le genre, ne font qu’accentuer les vulnérabilités face aux conséquences du dérèglement climatique. Les scientifiques préconisent donc des solutions systémiques fondées sur l’équité et la justice sociale et climatique, les plus aptes à réduire les risques climatiques et permettre un développement résilient.

En parallèle, partout dans le monde également, des femmes ont pris la tête de mouvements sociaux pour la justice climatique Justice climatique et environnementale. A l’instar de Vandana Shiva en Inde, Wangari Maathai au Kenya, Vanessa Nakate en Ouganda ou Greta Thunberg en Suède, elles créent et mettent en œuvre, à tous les niveaux, des solutions aux défis climatiques et environnementaux. Leurs expériences, connaissances et compétences uniques contribuent à l’efficacité et à la durabilité des réponses au dérèglement climatique. Elles démontrent que l’égalité des sexes est au cœur des solutions. Pourtant, elles restent trop souvent absentes des sphères décisionnelles en matière de climat et des emplois clés de la transition juste [3]. La pandémie de Covid-19 Covid-19
Coronavirus
covid-19
coronavirus
a exacerbé les inégalités préexistantes en la matière. Dès lors, des progrès pour l’égalité de genre, par exemple une participation accrue des femmes à la gouvernance climatique mais aussi des politiques climatiques intégrant une approche transformatrice des rapports sociaux de genre, peuvent avoir un effet positif sur l’égalité de genre.

Une prise en compte accrue des liens entre genre et climat au niveau international…

La Belgique est partie prenante de différents processus internationaux où des engagements en matière de genre et climat ont été formulés. En 2019, lors de la Conférence des Nations Unies sur le climat de Madrid (COP25), les pays ont pris des mesures pour accélérer la prise en compte de l’égalité de genre dans l’action climatique en adoptant un plan d’action quinquennal (le Programme de travail exhaustif amélioré et un Plan d’action pour l’égalité de genre) qui établit les actions que les pays et la communauté internationale peuvent et vont entreprendre pour atteindre cet objectif [4]. Un examen intermédiaire de l’état d’avancement des activités prévues dans ce plan d’action est prévu en juin 2022.

De plus, la Belgique soutient également le Gender Action Plan III (GAP III) de l’UE [5] qui met l’accent sur différentes thématiques de coopération et introduit la perspective de genre dans de nouveaux domaines stratégiques, y compris la transition écologique. Le GAPIII détaille plusieurs grands domaines auxquels l’action de l’UE devrait contribuer en matière de genre et climat [6].

Par ailleurs, la Belgique a rejoint la coalition d’action féministe pour la justice climatique [7], lancée en 2021 à l’occasion du Forum Génération Égalité afin de répondre aux différents défis que rencontrent les questions de justice de genre et de justice climatique. Quatre axes principaux d’action sont identifiés par la coalition : le financement de solutions climatiques justes du point de vue du genre ; la participation des femmes et des filles aux décisions et au leadership de la transition juste vers une économie circulaire, verte et régénératrice ; le renforcement de la résilience des femmes et des filles dans toute leur diversité ; et la collecte et l’utilisation des données sur les liens entre genre et environnement. C’est dans ce cadre que la ministre de la Coopération Meryame Kitir a annoncé lors de la COP26 en novembre 2021 à Glasgow un programme climatique pour le Sahel, axé sur les besoins des femmes et des filles et doté d’un investissement de 50 millions d’euros sur cinq ans [8].

Les interactions entre la justice climatique et l’égalité de genre sont également cette année au centre des débats de la conférence annuelle de l’ONU sur l’égalité de genre, la Commission sur la condition de la femme, qui a lieu du 14 au 25 mars à New York. La société civile féministe appelle les Etats membres de cette Commission à reconnaître l’importance d’une transition juste et transformatrice des rapports sociaux de genre ainsi qu’à amorcer dans ses recommandations les changements systémiques nécessaires pour y arriver.

… Qui fait encore cruellement défaut au niveau national

Dans le cadre du Règlement gouvernance de l’union de l’énergie et de l’action pour le climat de l’Union européenne [9], la Belgique doit soumettre à l’Union européenne un Plan National Intégré Énergie Climat 2021-2030 (ci-après PNEC). Ce plan climat national constitue le nouveau cadre dans lequel les États membres de l’UE doivent planifier de manière intégrée leurs objectifs, politiques et mesures en matière de climat et d’énergie pour atteindre les objectifs fixés par l’Union Européenne.

La Belgique a remis la version finale de son premier plan fin 2019. De nombreuses organisations estiment que le point de départ du document manque d’ambition, les objectifs qui y sont inscrits ne répondant pas au rehaussement nécessaire pour honorer les objectifs de l’Accord de Paris Accord de Paris . Celui-ci a reçu de nombreuses critiques, notamment de la Commission européenne [10], considérant qu’il manque profondément d’intégration des différentes mesures issues des différents niveaux de pouvoir (on assiste à une compilation des différentes politiques sans aucune vision commune) et qu’il ne répond donc pas aux exigences européennes. La Commission pointe également du doigt les manquements en matière de transition juste.

Par ailleurs, les mesures prévues dans le plan national de la Belgique peuvent avoir énormément d’incidence sur les questions de justice de genre, au Nord comme au Sud, comme l’a montré une étude du Conseil consultatif Genre et Développement sur l’intégration du genre dans le PNEC [11]. L’étude indique que le document n’intègre que très faiblement les questions liées à l’égalité des genres. Seule la Région wallonne s’est engagée à lutter contre toute forme de discrimination, notamment en prenant en compte la dimension de genre dans les politiques de mobilité, d’urbanisme et d’aménagement du territoire. Le PNEC ne compte aucune mesure spécifique pour l’égalité de genre, ratant ainsi l’opportunité d’amorcer une transition juste et féministe.

Quels liens entre PNEC et justice de genre ?

La transition vers une société décarbonée peut avoir des impacts négatifs sur les femmes en termes de ségrégation professionnelle horizontale, c’est-à-dire les différences de répartition hommes/femmes dans les métiers, et entraîner une concentration des femmes dans certains secteurs professionnels au détriment d’autres. On voit ainsi que la demande est plus importante pour les métiers où les hommes sont aujourd’hui surreprésentés, par exemple dans les secteurs de l’énergie renouvelable ou de la construction. La participation des femmes au marché du travail dans le secteur de l’énergie est de 26% et le pourcentage de femmes aux conseils d’administration n’atteint que 17% [12]. Ce secteur peine à attirer les femmes, sous-représentées dans les études en sciences, technologies, ingénierie et mathématiques, mais aussi à les retenir quand elles y entament une carrière, entre autres par manque d’opportunités de promotion pour les employées ayant de l’ancienneté et par manque de mesures pour concilier vie privée et professionnelle [13]. En outre, les normes sociales liées au genre assignent aux femmes des responsabilités importantes en matière de travail reproductif et domestique puisque près de 75% des soins non rémunérés sont effectués par des femmes et des filles [14].

De plus, la transition vers une société décarbonée repose sur l’exploitation de minerais dans les pays du Sud pour permettre la production des véhicules électriques, les batteries et les installations des parcs d’énergie photovoltaïque et éolienne [15]. Or, l’industrie minière ne respecte pas toujours son devoir de vigilance pour prévenir les violations des droits humains. En République démocratique du Congo, une étude menée par les universités de Louvain, Liège et Lubumbashi [16] montre qu’une exposition prénatale à la pollution toxique provoque des malformations congénitales chez les enfants des mineurs de cobalt et de cuivre. Une autre recherche académique [17] publiée en janvier 2020 par Science Direct relève que les femmes qui prennent part de manière directe au processus d’exploitation minière (creusent pendant plusieurs heures, transportent de lourdes charges sur de longues distances, se tiennent longuement penchées dans des positions inconfortables) au même titre que les hommes, sont moins payées. De plus, les femmes s’engagent dans le nettoyage, le traitement et le transport des minerais et dans des activités connexes aux activités minières, telles que le commerce et la collecte d’eau. Tout cela en prenant soin de leurs familles et en gérant le foyer en parallèle. Cette recherche met également en évidence que les femmes actives dans le secteur minier présentent des taux anormalement élevés d’avortements spontanés, mortinaissances et naissances prématurées. Elles subissent aussi différents types de violences basées sur le genre et sont confrontées à des risques sanitaires sexo-spécifiques parce qu’elles sont plus susceptibles que les hommes de se prostituer. Enfin, elles sont plus exposées aux conditions dangereuses et aux blessures chroniques que les hommes parce qu’elles se trouvent au bas de la hiérarchie minière [18].

La révision du PNEC comme opportunité

Le calendrier européen prévoit une révision des plans nationaux énergie climat d’ici juin 2023. Dès cette année, la Belgique doit donc entamer la révision de son PNEC pour y rehausser l’ambition et y inscrire plus de cohérence entre les mesures proposées aux différents niveaux de pouvoir. Cette révision est également une opportunité unique pour y intégrer la justice de genre, conformément à l’avis et à l’étude publiés par le Conseil consultatif genre et développement [19].

Au niveau régional et fédéral, tant les ministres du climat que les ministres ou secrétaire d’Etat en charge de l’égalité des genres doivent participer conjointement à cette tâche, en visant une intégration du genre tant de manière transversale que via des initiatives spécifiques. Dans ce contexte, nous pouvons saluer l’ouverture marquée par la secrétaire d’Etat à l’égalité de genre Sarah Schlitz qui a rappelé sa volonté de s’investir dans ce processus et la disponibilité de l’expertise de son cabinet pour le mener à bien. Les Régions wallonne et bruxelloise ainsi que le gouvernement Fédéral ont également soutenu l’idée d’une intégration plus approfondie de la justice de genre dans leurs contributions respectives à la prochaine version du PNEC.

Amorcer une transition juste et féministe doit être au centre des politiques climatiques

L’étude du Conseil consultatif Genre et Développement et l’avis subséquent du Conseil ont mis en évidence divers éléments d’une transition juste et féministe qui devraient nourrir la Belgique dans ses positionnements internationaux, notamment en vue de la 66e Commission de la condition de la femme des Nations-Unies ou de la COP27, mais aussi à l’échelle nationale et plus particulièrement à l’occasion du processus de révision du PNEC.

Une transition juste et féministe se doit d’être inclusive des différents groupes cibles et des organisations de droits des femmes et mouvements féministes afin de garantir la prise en compte des connaissances, besoins, intérêts et droits des femmes dans les mesures à prendre pour la transition. Elle doit tenir compte de la répartition genrée des responsabilités et tâches dans notre modèle économique. Elle doit adopter une approche intersectionnelle permettant d’identifier les discriminations multiples vécues par les femmes et les groupes vivant dans des conditions précaires et vulnérables. Elle doit également renforcer l’action collective et la participation aux processus de décisions des femmes et des filles comme actrices de changement. Enfin, elle requiert une analyse profonde des liens entre le genre d’une part, et les différentes composantes d’une économie verte et des changements climatiques d’autre part. Ce n’est qu‘en posant ces balises et en garantissant qu’elles sont concrétisées que les politiques climatiques pourront être considérées comme justes.

[1UN Women, Gender, climate and security : Sustaining inclusive peace on the frontlines of climate change, 2021, https://www.unwomen.org/e...

[2IPPC, Climate Change 2022, Impacts, adaptation and vulnerability, Summary for policy makers, 2022, https://report.ipcc.ch/ar...

[3Mary Picard, Empowering Women in Climate, Environment and Disaster Risk Governance : from National Policy to Local Action, UN Women Expert Group Meeting, 2021, https://www.unwomen.org/s... ; ; ILO, Gender, labour and a just transition towards environmentally sustainable economies and societies for all, 7 novembre 2017, https://www.ilo.org/globa...

[4UNFCCC, the gender action plan, https://unfccc.int/topics...

[5European Commission, Joint Communication to the European Parliament and the Council, EU Gender Action Plan (GAP) III – An ambitious agenda for gender equality and women’s empowerment in EU External action, 25 novembre 2020 https://ec.europa.eu/inte...

[6Ces domaines sont : Participation et leadership ; réseaux de femmes dans les secteurs de la transition verte stratégies et plans d’action nationaux sensibles au genre en matière de climat, d’environnement et de réduction des risques de catastrophe ; emploi des femmes dans l’économie verte, bleue et circulaire ; collecte de données sur les impacts différenciés entre hommes et femmes du changement climatique et de la dégradation de l’environnement pour informer les politiques et les actions sensibles au genre.

[7Coalitions d’Action, un plan d’accélération mondial, Forum génération Égalité, ONU Femmes, pp. 86-103 https://forum.generatione...

[8De nouveaux engagements audacieux pour accélérer l’action des femmes en faveur de la justice climatique ont été révélés lors de la Journée des femmes à la COP26, Forum génération Égalité, ONU Femmes, https://forum.generatione... ; ; Commitment Makers, Feminist Action for Climate Justice Action Coalition, p.8, https://forum.generatione...

[11Dr. Saskia Ravesloot, Analyse : Intégration du genre dans le PNEC, Conseil consultatif Genre et Développement, 2021 https://argo-ccgd.be/site...

[12Zsófia Beck et Andrea Pánczél, ‘Women in energy gender diversity in the CEE-SEE energy sector, A collaboration between the women in Energy Association and the Boston Consulting Group’ 2018, p 6.

[13Ibidem

[14Addati, L., et al., (2018), Prendre soin d’autrui : Un travail et des emplois pour l’avenir du travail décent, Organisation internationale du Travail, https://www.ilo.org/globa...

[15Lien Vandamme, Dossier, Mineralen voor de Energietransitie, Naar een koolstofarme samenleving zonder verliezers, 11.11.11, 2020

[16Daan Van Brusselen et al. ‘Metal mining and birth defects : a case-control study in Lubumbashi, Democratic Republic of the Congo’, 2020 4(4) The Lancet, p 159. Voir aussi : DRC : Alarming research shows long lasting harm from cobalt mine abuses, 6 mai 2020.

[17Benjamin K.Sovacool et al., ‘The decarbonisation divide : Contextualizing landscapes of low-carbon exploitation and toxicity in Africa’, 2020, 60 Global Environmental Change

[18Benjamin K.Sovacool et al., ‘The decarbonisation divide : Contextualizing landscapes of low-carbon exploitation and toxicity in Africa’, 2020, 60 Global Environmental Change, p 13.

[19Conseil consultatif Genre et Développement, Avis du Conseil consultatif Genre et Développement relatif à l’intégration du genre dans la mise en œuvre des politiques et mesures du Plan National énergie – climat 2021 - 2030 de la Belgique (PNEC), aout 2021, https://argo-ccgd.be/site...